La suite de l’histoire 6/8

21 octobre 1987
La construction des sous-marins nucléaires
Marine Industries-SNC a bon espoir de l’emporter

Une intrigante nouvelle économique du passé, cueillie dans les anciennes pages de La Presse… Comment l’histoire s’est-elle terminée ?

L’article

« Le consortium Marine Industries-SNC est confiant d’émerger, parmi ses quatre concurrents, pour obtenir le contrat de construction d’une dizaine de sous-marins à propulsion nucléaire, d’une valeur de 7 milliards », nous apprend jovialement l’article du 21 octobre 1987. C’est ce que confie le vice-président exécutif du chantier maritime de Sorel, Pierre A.H. Franche. Le gouvernement canadien devrait accorder le contrat au printemps ou à l’été suivant. Quatre autres concurrents sont sur les plots de départ : Paramax, de Montréal, St-John Shipbuilding, du groupe Irving, Canadian Shipbuilding, de l’Ontario, et Halifax Darmouth Industries, associée à la firme montréalaise Lavalin. Ces sous-marins « permettront au Canada de surveiller ses eaux sous la banquise et, par cette présence dans l’océan Arctique, de préserver sa souveraineté », explique-t-on. Pendant la construction, M. Franche prévoit que la création d’emplois atteindra 50 000 années-personnes.

Le fond du problème

Mais pourquoi diable le Canada a-t-il besoin de sous-marins, nucléaires de surcroît ? Silencieux et capables de demeurer en plongée pendant des semaines, ils sont l’arme de choix pour affronter les submersibles mal intentionnés qui pourraient s’infiltrer dans ses eaux territoriales. L’idée n’est pas nouvelle. En 1959, un rapport avait recommandé l’acquisition de cinq sous-marins nucléaires de conception américaine. Leur coût incitera toutefois le gouvernement à opter pour le modèle britannique Oberon, à propulsion diesel-électrique, dont il achètera trois exemplaires – l’Ojibwa, l’Onondaga et l’Okanagan. Au milieu des années 80, en raison des très longs délais de construction, il faut déjà prévoir leur remplacement. Le livre blanc sur la défense canadienne, déposé en juin 1987, recommande l’acquisition de 10 à 12 sous-marins nucléaires, qui seraient en mesure de patrouiller dans les trois océans qui fondent la devise du Canada. Le Canada veut ainsi affirmer sa juridiction sur le passage du Nord-Ouest, en eaux canadiennes, que le brise-glace de la garde côtière américaine Polar Sea a impudemment traversé en 1985.

Pas touche à mon Arctique

Les deux modèles envisagés, le Trafalgar britannique et le Rubis français, devront être adaptés pour les besoins canadiens. Mais les problèmes s’accumulent. Le Rubis est d’abord retenu, mais la France exige de construire sur son territoire les premiers submersibles. Et les Américains s’en mêlent. Pour conserver leurs coudées franches sur l’océan Arctique, ils font vigoureusement savoir qu’une flotte canadienne de sous-marins nucléaires n’est ni utile ni bienvenue. En vertu de divers traités, ils peuvent d’ailleurs bloquer l’exportation au Canada des réacteurs nucléaires français et britanniques. À l’intérieur des frontières canadiennes, les critiques dénoncent le coût du programme, qu’on estime maintenant à 8 milliards. Un an après l’accident de Tchernobyl, certains doutent de la sécurité des réacteurs nucléaires de l’OTAN. L’opinion publique bascule. En 1987, 50 % de la population approuvait l’acquisition. En 1989, 77 % s’y opposent. Le budget fédéral d’avril 1989 atomise le projet nucléaire. Marine Industries-SNC se retrouve le bec à l’eau. Adieu, veau, vache, sous-marins, emplois…

L’achat des sous-marins britanniques

Il faudra tout de même remplacer les vieux sous-marins de la classe Oberon. Le livre blanc de la défense de 1994 recommande l’achat de quatre sous-marins britanniques d’occasion de la classe Uplander, à propulsion diesel-électrique. Mis en service au début des années 90, ils ont été désarmés en 1994 parce que la Royal Navy voulait généraliser la propulsion nucléaire. La facture de 750 millions est présentée comme une aubaine : en construire des neufs aurait coûté quatre fois plus cher. Mais l’achat ne se concrétise pas avant 1998. Pendant quatre ans, les sous-marins restent à quai en Grande-Bretagne sans entretien. Le Canada les rebaptise de noms de villes canadiennes : Victoria (qui donnera son nom à la classe), Windsor, Corner Brook et Chicoutimi. Le premier quitte la Grande-Bretagne le 9 octobre 2000, et le dernier, le Chicoutimi, entame sa traversée le 4 octobre 2004. Le lendemain, un embarquement d’eau de mer provoque des courts-circuits qui dégénèrent en incendies. Neuf hommes sont blessés. L’un d’eux, évacué par hélicoptère, meurt à son arrivée à l’hôpital.

Relance nucléaire

Il faut remettre les quatre sous-marins en état, les adapter pour les torpilles et les systèmes de défense nord-américains. Mais au cours des années suivantes, ils connaîtront une série de problèmes et d’accidents qui les maintiendront plus longtemps hors service qu’en service. Les ennuis récurrents des quatre casseroles submersibles raniment la rumeur nucléaire. Le 27 octobre 2011, CBC News annonce que le gouvernement Harper considère de nouveau l’achat de sous-marins à propulsion nucléaire. Les quatre sous-marins de la classe Victoria sont alors en radoub. « Le Chicoutimi a été en service actif pour un total de 2 jours depuis son acquisition, il y a 13 ans », souligne CBC News. Les submersibles ne seront tous quatre de retour en service qu’en 2016, prévoit-on, alors qu’ils auront été lancés depuis près de 30 ans. Ils auront alors coûté près de 3 milliards. Peut-être vaut-il mieux arrêter les frais et investir à neuf. Le gouvernement Harper dément l’information et l’affaire est noyée.

Les jours en mer des quatre sous-marins (2013)

Service dans la Royal Navy

Décembre 1990 à octobre 1994 (4 ans) : 

total de 1077 jours en mer

Service dans la Marine royale canadienne

Décembre 2000 à juin 2013 (13 ans) : 

total de 783 jours en mer

Source : That Sinking Feeling, Canadian Center for Policy Alternatives, juin 2013

La fin de l’histoire

En mai 2017, un rapport du Comité de la défense du Sénat a recommandé que le Canada construise 12 sous-marins anaérobies (air independant propulsion, en anglais). Ces navires utilisent des systèmes de propulsion à consommation d’air restreinte ou nulle, qui permettent des plongées prolongées pouvant atteindre 18 jours. L’Australie a lancé un programme similaire, pour une facture d’environ 50 milliards. De quoi torpiller n’importe quel budget. Entre-temps, les quatre sous-marins canadiens de la classe Victoria ont atteint leur vitesse de croisière. Un programme de modernisation les maintiendra en service jusqu’au milieu des années 2030 – pour un coût qui pourrait atteindre 5 milliards. Le Chicoutimi (qui n’a pas changé son nom pour Saguenay) se porte mieux. Le 21 mars dernier, il était de retour à son port d’attache d’Esquimalt, en Colombie-Britannique, après une sortie de 197 jours dans la région Asie-Pacifique – le plus long déploiement d’un sous-marin de la classe Victoria à ce jour. Vous pouvez visiter le sous-marin Onondaga, retiré en 2000 après 33 ans de service, au site historique maritime de la Pointe-au-Père, à Rimouski.

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