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Controverse en Antarctique

C’était une course passionnante. En décembre dernier, l’Américain Colin O’Brady et le Britannique Lou Rudd tentaient tous deux de devenir la première personne à traverser l’Antarctique en solitaire, à pied, sans assistance.

C’est finalement Colin O’Brady qui a remporté la partie en parcourant d’une traite les 125 derniers kilomètres en 32 heures.

C’était le 26 décembre. La controverse a éclaté presque immédiatement sur la scène internationale. Colin O’Brady a-t-il réellement traversé l’Antarctique ? A-t-il bénéficié d’un soutien ?

Plusieurs considèrent que c’est plutôt un Norvégien, Borge Ousland, qui a réalisé la première véritable traversée de l’Antarctique en solitaire, sans assistance, en 1996-1997.

« Il n’y a pas de doute, c’est bien Ousland », affirme l’aventurier québécois Sébastien Lapierre.

M. Lapierre s’y connaît en expéditions en Antarctique : il a été le premier Canadien à atteindre le pôle Sud en solitaire, sans assistance, en 2017. Il s’agissait d’un trajet aller simple, et non pas d’une traversée, mais l’aventurier québécois a quand même parcouru près de 1200 km à ski.

La traversée de Colin O’Brady a représenté 1600 km alors que celle de Borge Ousland a été de 2840 km.

« O’Brady et Rudd ont trouvé le point de départ et le point d’arrivée qui leur donnaient la plus courte distance possible pour leur donner la chance de réussir. » 

— Sébastien Lapierre

Alors que Borge Ousland est parti de la mer de Weddell pour traverser jusqu’à la mer de Ross, Colin O’Brady et Lou Rudd ont choisi de partir du point où la banquise pérenne rencontre la terre continentale (évidemment couverte de glace). Ce point est à des centaines de kilomètres de l’océan. Même chose pour le point d’arrivée.

Pour bien des aventuriers, la banquise pérenne, présente depuis 100 000 ans, fait intégralement partie du continent. Pour eux, il faut partir du rivage pour faire une véritable traversée.

Or, les sites internet qui colligent les données des aventuriers et qui édictent les règles du jeu, comme adventurestats.com, acceptent les trajets qui excluent la banquise pérenne, comme ceux de Colin O’Brady et de Lou Rudd.

« Ces fameuses règles ne font pas l’unanimité », affirme Frédéric Dion.

Lui-même a effectué en 2014 une traversée de 4383 km, incluant le pôle Sud et le pôle d’inaccessibilité (le point le plus éloigné de toutes les côtes), en ski tracté par un cerf-volant.

Selon les règles, un cerf-volant constitue un soutien. Les aventuriers qui utilisent cet équipement ne tombent pas dans la même catégorie que ceux qui marchent ou utilisent simplement des skis. C’est ainsi que la gigantesque traversée de l’Antarctique de 5400 km effectuée en 2017 par Mike Horn en solitaire se retrouve dans la catégorie des « traversées aidées par le vent ». Et comme Mike Horn a accepté un repas au pôle Sud au milieu de sa traversée, il est réputé avoir reçu de l’assistance.

Noël au pôle Sud

Frédéric Dion a goûté à la médecine de ces fameuses règles : en remplaçant un traîneau brisé en cours de route, puis en prenant un repas avec d’autres aventuriers au pôle Sud, il a lui aussi perdu le statut « sans assistance », et donc de traversée en solitaire.

« Je suis désolé de ne pas avoir pris le temps de lire les règles jusqu’au bout, déclare-t-il. Je ne savais pas que faire une traversée en solitaire, ça ne voulait pas seulement dire être seul. »

Il ne regrette toutefois pas son repas au pôle Sud.

« C’était le jour de Noël, c’est une des plus belles rencontres que j’ai faites dans ma vie, avec quelques aventuriers dans une petite tente. »

Borge Osland n’a pas eu d’assistance, mais il a utilisé une petite voile à quelques occasions pendant sa traversée. Même s’il ne s’agissait pas d’un cerf-volant de traction perfectionné comme ceux d’aujourd’hui, lui aussi est passé dans la catégorie des « traversées aidées par le vent ».

Chemin balisé

Il y a un autre aspect à la controverse O’Brady. Même s’il était très présent sur les médias sociaux tout au long de son périple, l’aventurier américain n’a pas indiqué qu’il suivait un chemin balisé pendant la dernière partie de son trajet. Il s’agit d’une route créée en 2005 pour faciliter le ravitaillement de la base du pôle Sud. Donc, pas besoin de réfléchir pour s’orienter, pas besoin de s’inquiéter des crevasses et, surtout, pas de sastrugi, des crêtes de neige très dures formées par le vent.

« Le relief de l’Antarctique est juché de sastrugi qui ralentissent beaucoup la progression, indique Sébastien Lapierre. À partir du moment où tu n’as plus ces sastrugi-là, ça va beaucoup aider. »

Les règles considèrent effectivement que les routes constituent un soutien.

« Les règles, ça a du bon et du moins bon, affirme Sébastien Lapierre. D’un côté, ça force les gens à bien se préparer. D’un autre côté, les gens qui ont des difficultés en chemin vont peut-être pousser pour ne pas perdre leur statut d’expédition en solitaire. C’est probablement ce qui est arrivé à Henry Worsley il y a trois ans. »

Malade, l’aventurier britannique a attendu au dernier moment pour se faire secourir, à une cinquantaine de kilomètres de la fin de sa traversée de l’Antarctique. Il est mort d’une péritonite quelques jours plus tard.

Faire fi des règles

Le Québécois François-Guy Thivierge, qui a skié les 110 derniers kilomètres vers le pôle Sud (ce qu’on appelle le « dernier degré »), affirme qu’il est nécessaire de suivre les règles si on veut établir des records. Mais ce n’est pas tout le monde qui veut battre des records. Il y a d’autres motivations en jeu.

« Moi, j’ai fait une belle expérience, j’étais vraiment content, et je me fous des règles. »

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Faire du ski dans la mer de Glace, dans les Alpes, c’est plutôt spectaculaire.

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432

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