Chronique Lysiane Gagnon

GILETS JAUNES Tourner en rond

Ce n’est pas par hasard que les ronds-points sont devenus le théâtre des « gilets jaunes ».

C’est là qu’ils bloquent ou filtrent la circulation, mais il y a plus. Le rond-point a remplacé, comme lieu d’échanges et de solidarité, la place du village détruite par les supermarchés, le café fermé, l’église de jadis, la famille décomposée, les partis et les syndicats auxquels on ne croit plus.

Les plus militants y campent, même la nuit. On prend un verre, on allume des braseros. Des sympathisants s’amènent. On parle… Une grosse flambée de chaleur humaine qui brise la solitude, rompt avec un quotidien terne et étriqué. Avec, en prime, le romantisme révolutionnaire. L’impression de faire l’Histoire.

La France est punie par là où elle a péché. Elle est la championne mondiale des ronds-points. Selon Le Figaro, le pays en contient quelque 30 000 – soit la moitié des giratoires qui existent dans le monde !

Il n’y a pas un carrefour, dans la France semi-rurale, où l’on n’en a pas construit un… même là où seulement deux petites routes peu fréquentées se croisaient autrefois sans problème. J’ai même vu, dans l’Hérault, le chemin d’accès à un cimetière de village flanqué d’un giratoire !

Le carrefour classique, constitué de voies qui se coupent à angle droit, force le chauffeur à freiner : il y a un stop, une traverse de piétons, la priorité à droite. Le rond-point, au contraire, est tout entier voué au culte de l’auto, car on peut filer sans arrêter.

Conçu pour fluidifier la circulation aux carrefours achalandés des grandes villes, le giratoire a fait l’objet d’une absurde surenchère dans de petites agglomérations qui n’en avaient nul besoin… mais dont les édiles rêvaient d’émuler le prestigieux modèle du rond-point des Champs-Élysées.

Chaque rond-point coûte entre 500 000 et un million d’euros, davantage si la mairie décide de garnir le terre-plein de plantes, de sculptures ou de décorations (souvent d’ailleurs d’un goût douteux). Cette petite industrie, où se sont engouffrés depuis les années 90 une trentaine de milliards en investissements publics, a le mérite de créer des emplois dans la construction, mais on se demande combien de collusions se sont produites sous la table.

C’est donc à partir de ces 30 000 ronds-points que le feu a pris.

Le phénomène est inédit. La France a connu beaucoup de rébellions paysannes, mais ces « jacqueries », du nom de l’archétype du paysan qui portait une veste courte appelée « jacques », restaient locales. Ce fut le cas, en 2013, de la révolte des « Bonnets rouges » en Bretagne, qui protestaient eux aussi contre les écotaxes. Jamais les insurgés n’arrivaient à toucher Paris.

Au contraire, toutes les grandes révoltes, de 1789 à Mai 68, ont commencé à Paris pour ensuite essaimer en province. Cette fois, c’est de la province qu’est parti le mouvement. Chaque samedi depuis huit semaines, la province lâche sur Paris la frange extrémiste des gilets jaunes, dans ce qui ressemble fort à un scénario insurrectionnel.

Le siège du pouvoir politique est frappé en plein cœur, Brigitte et Emmanuel Macron n’osent plus sortir de l’Élysée, le gouvernement a dû reculer sur tous les fronts. Les concessions accordées en catastrophe feront augmenter de plusieurs milliards d’euros les dépenses publiques et la dette du pays, déjà les plus élevées en Europe. Tous les plans de la Macronie pour redresser l’économie française ont volé en éclats.

Et dans la pagaille, on a ouvert la pire des boîtes de Pandore : un « grand débat national » possiblement suivi de référendums d’initiative citoyenne où tout devrait être sur la table (mais peut-être pas, l’exécutif voulant en exclure la peine de mort, l’avortement et le mariage homosexuel).

Un engagement qui ne calme pas les gilets jaunes, qui de toute façon ne veulent pas négocier et se méfient de tous les politiciens.

Plusieurs analystes estiment que les gilets jaunes ont créé les conditions de la fusion de l’extrême droite et de l’extrême gauche, comme en Italie où les populistes gauchisants du Mouvement 5 Étoiles ont rejoint les néofascistes de la Ligue. N’oublions pas qu’au premier tour de la présidentielle, la moitié des Français a voté pour Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon… dont les programmes se ressemblaient remarquablement.

Cette semaine, après le huitième samedi de saccage, de 60 à 70 % des Français restaient sympathiques aux revendications des gilets jaunes. C’est beaucoup, compte tenu du déchaînement de violence insurrectionnelle auquel on a assisté.

Autre particularité : il s’agit d’une révolte de Blancs de la classe moyenne inférieure – petits salaires, petites retraites, niveau d’instruction relativement faible. Il y a peu de minorités visibles sur les ronds-points. Ni les enseignants ni les artistes ne participent à la fronde.

Tout cela se joue sur une immémoriale toile de fond : le ressentiment de la province envers Paris, celui de la France « d’en bas » qui se sait méprisée par la bourgeoisie des grandes villes qu’Emmanuel Macron incarne si parfaitement.

Le gilet fluorescent était la trouvaille lumineuse qui a permis à ces laissés-pour-compte d’être enfin « vus ». Sur les décombres de la culture paysanne et ouvrière balayée par la modernité, ils se sont emparés des ronds-points, tristes symboles de la France périphérique. Quitte à tourner en rond, sans programme, sans encadrement, sans leaders autres que quelques « grandes gueules », leur colère viscérale livrée en pâture aux extrémistes de tout acabit…

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