Chronique

Le supplice chinois

Le Canada est coincé entre deux géants : d’un côté un président américain instable et irresponsable, de l’autre une Chine qui, s’abaissant au niveau des bandes de voyous à l’œuvre dans les États en faillite, a recours à l’ignoble tactique de la prise d’otages.

Cette crise va abîmer sérieusement l’image déjà affaiblie du premier ministre Trudeau. Il paraît tantôt inconscient de la gravité des enjeux, tantôt carrément dépassé par la situation – une situation, faut-il dire, qui embêterait sérieusement même des politiciens plus compétents et expérimentés.

En plus, M. Trudeau a été bousculé par ses prédécesseurs Brian Mulroney et Jean Chrétien, qui ont joué les gérants d’estrade. Leurs interventions, de même que la dernière gaffe de l’ex-ministre et ex-ambassadeur John McCallum, n’ont fait qu’empirer les choses, et donné l’impression qu’il n’y a personne qui mène à Ottawa.

Un détail à vous briser le cœur : Michael Kovrig, l’un des deux Canadiens détenus en otages depuis décembre dans une cellule éclairée jour et nuit, s’est fait confisquer ses lunettes de lecture, ce qui l’a privé du dernier lien qui le rattachait au monde. Version 2.0 du supplice chinois…

Dans un épisode particulièrement pitoyable, Justin Trudeau a quémandé l’intercession du président Trump, après s’être fait royalement ignorer par le président Xi à la réunion du G20.

Le président Trump a certainement préféré s’occuper de ses propres intérêts et on ne l’a jamais entendu aborder le sujet des otages. De toute façon, cet homme est trop fantasque pour servir de médiateur dans quelque cause que ce soit. (Coïncidence troublante, peu après l’annonce du boycottage chinois, on a appris cette semaine que la Chine a accru ses importations de porc et de bœuf américains…).

Le gouvernement Trudeau a tenté de sauver l’honneur en disant avoir suscité une vaste campagne de solidarité internationale pour la libération de nos otages. Or, il suffit de consulter une banque de données pour voir qu’il n’en est rien. Depuis un mois, moins de 80 articles ont été consacrés à cette affaire dans la presse européenne de langue française et anglaise, et une cinquantaine aux États-Unis. Mais dans tous les cas, il ne s’est agi que de dépêches d’agences et d’articles d’information. Pas d’éditoriaux, pas de commentaires, pas de vagues de protestations, aucun discours de leader politique.

Il n’y a pas de doute qu’aux banquets du G20, en trinquant avec le charmant Justin Trudeau, les chefs des États démocratiques ont sympathisé avec ses malheurs, mais y en a-t-il un qui voudrait se chamailler avec la Chine ?

Il y a beaucoup d’atrocités et de dilemmes insolubles dans le monde, et les problèmes du Canada n’ont pas de répercussions géopolitiques. En outre, le gouvernement Trudeau, qui n’a d’yeux que pour les votes de la diaspora ukrainienne et pour ceux des sikhs séparatistes, s’est brouillé avec deux puissances importantes, la Russie et l’Inde, se privant ainsi d’alliés de poids.

Plusieurs ex-diplomates enjoignent à M. Trudeau d’adopter la méthode forte, mais ils sont avares de suggestions concrètes – et pour cause. Que faire, en effet ?

Le gouvernement pourrait annuler les visas qui permettent à des dizaines de milliers d’étudiants chinois d’étudier dans nos universités… mais cela serait ruineux pour les universités canadiennes, qui dépendent des droits élevés que leur versent les étudiants étrangers.

Interdire l’importation de produits chinois ou les frapper de tarifs exorbitants ? Impossible. Il y aurait trop de répercussions sur l’économie canadienne et sur les consommateurs. L’accès de Huawei au réseau G5 aurait pu constituer une mesure de pression, mais cela n’a manifestement pas suffi à calmer Pékin.

Le Canada pourrait se rapprocher de Taiwan, la petite république démocratique que Pékin revendique. Cela viserait la Chine au cœur, car comme on le voit dans l’épreuve de force qui se joue à Hong Kong, Pékin entend faire main basse sur tous ses anciens territoires. Mais le gouvernement canadien fait le dos rond.

Tout récemment, la Chine a réagi instantanément en envoyant des avions survoler de près deux navires militaires canadiens qui avaient traversé le détroit de Formose (entre Taiwan et la Chine). Repentant, le ministère canadien de la Défense s’est empressé de déclarer que loin de signifier une « prise de position », il ne s’était agi que d’emprunter un itinéraire pratique…

Seule la libération de Mme Meng réglerait la crise. Mais les États-Unis ne semblent pas avoir l’intention de retirer leurs accusations contre la directrice financière de Huawei, et le Canada ne peut refuser une extradition requise par son principal partenaire.

Tout dépendra donc du jugement du tribunal. Si jamais le gouvernement tentait de court-circuiter le système judiciaire, ce serait la fin de la règle de droit, avec en prime le déshonneur.

C’est dans cette atmosphère de crise, que Brian Mulroney, d’ordinaire plus nuancé, a suggéré publiquement à M. Trudeau de déléguer à Pékin Jean Chrétien et l’homme d’affaires André Desmarais, qui ont mené plusieurs délégations commerciales en Chine. Comme si quelques tapes sur l’épaule de vieux partenaires commerciaux pouvaient amener le président Xi à baisser les bras dans une affaire d’État ! La suggestion a été vite reprise par M. Chrétien, qui a publiquement offert ses services, dans le genre « j’vas vous régler ça en deux minutes ».

Suivit la sortie loufoque de John McCallum, un ancien ministre libéral qu’Air Canada a déjà refusé à la porte d’embarquement parce qu’il avait trop bu pour être embarqué, et qui a été congédié de son poste d’ambassadeur à Pékin pour avoir pris le parti de la Chine contre les États-Unis au début de l’affaire Meng.

M. McCallum a déclaré à un quotidien de Hong Kong que la Chine devrait être plus aimable avec le gouvernement Trudeau, sous peine de voir les conservateurs, moins « amicaux » envers Pékin, prendre le pouvoir ! Cette porte ouverte à l’intervention de la Chine dans les élections canadiennes, c’était vraiment tout ce qui manquait au tableau.

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