Crime et confinement-Chapitre 21

La puce sort du sac

Avant de mourir, Jean-Marc Chicoine, le juré numéro 9 du procès de Bob Bigras, avait envoyé des heures d’enregistrement qui incriminaient plusieurs de ses collègues de combines, dont certains amis jurés. Et Bigras lui-même, son amant devenu son meurtrier.

L’agente Jones était au comble de l’excitation. Sa carrière était lancée. Devant ses yeux, elle avait une preuve en béton armé pour envoyer Bob « Big » Bigras en dedans pour 25 ans. Lui qui avait été acquitté dans l’affaire Julep faute de preuves, il ne s’en sortirait pas cette fois-ci.

La caméra que Jean-Marc Chicoine avait installée dans son appartement de Vancouver avait capté toute la scène du meurtre. Non, sa chute du 17étage n’était pas un suicide. La vidéo montrait clairement Bigras précipiter dans le vide Chicoine. Son ancien protégé. Son allié au procès Julep. Celui qui avait corrompu le jury.

Angele Jones passa immédiatement un coup de fil à la police de Vancouver pour faire arrêter le motard. Puis elle alerta Baptiste Bombardier, avec qui elle menait l’enquête sur la mort récente des autres jurés du procès Julep.

D’abord, le président du jury, René Dupont. Enfin, ce n’était pas lui qui était mort, mais plutôt son sosie Maxime Tétrault. Puis Louise Dumas-Beaudoin, dont la pendaison était pour le moins suspecte. Et finalement, Robert Campeau, qui avait reçu une balle en plein front sur le pas de sa porte, alors que Bombardier venait de le convoquer pour un interrogatoire.

— Mon petit B. B., j’ai de la dynamite pour toi, claironna Jones dans le combiné. Viens me rejoindre au PS au Laboratoire d’expertise informatique de la Police de Montréal.

— Ah, j’adore les suspens ! Ne me vole pas le punch. J’arrive, répondit Bombardier en étouffant une quinte de toux dans son coude. Quinze minutes plus tard, il débarquait tout essoufflé dans le labo à moitié vide à cause de la quarantaine.

Les centaines de vidéos, toutes captées dans l’appartement de Jean-Marc Chicoine et transférées en secret sur l’ordinateur de la Dre Louise Dumas-Beaudoin, offraient un portrait fascinant du crime organisé.

Jones et Bombardier remontaient le fil des évènements en visionnant en accéléré ces images incriminantes. Ils comprirent rapidement que Chicoine était l’amant de Bigras. Mais de récentes querelles permettaient de croire que leur relation avait de l’eau dans le gaz.

Chicoine servait régulièrement de pivot pour conclure des transactions avec des courtiers immobiliers peu scrupuleux qui acceptaient de l’argent comptant, sans poser aucune espèce de question sur la provenance des fonds. Il était même question de l’immeuble commercial que René Dupont possédait dans le Mile-Ex et qui devait être racheté avec plusieurs millions d’argent sale.

En retournant au début du mois de mars, les deux enquêteurs reconnurent Julie Chen, la jurée numéro 5 qui faisait de la dope de synthèse avec Bigras. Seule avec Chicoine, elle tournait en rond dans le logement jusqu’à ce qu’un petit homme en veston-cravate entre dans la pièce et pour s’entretenir avec elle dans une langue étrangère. Du chinois ? Probablement. Le seul mot compréhensible de la conversation était Blockbit, le nom de l’application conçue par René Dupont pour détecter le blanchiment d’argent.

Le visiteur reparti, Julie Chen avait ensuite lancé à Chicoine d’un ton impérieux : « Si tu parles de ça à René, t’es cuit. Compris ? »

— Coudonc, la p’tite Julie, elle joue dans quelle équipe ? demanda Jones, perplexe.

— Je ne comprends pas trop son plan de match, avoua Bombardier, déconcerté. Une journée, elle nous aide. L’autre, elle reçoit des menaces. Pis après, on dirait que c’est elle qui « câlle les shots ».

— En tout cas, si j’étais Dupont, je ne serais pas rassuré d’avoir une maîtresse comme elle, dit Jones.

— On va en savoir plus en faisant traduire sa conversation, trancha Bombardier en toussant bruyamment à travers son masque.

Deux bureaux plus loin, un crack de l’informatique qui tuait son temps en écoutant des vidéos de TikTok toisa Bombardier comme s’il était écrit COVID-19 en lettres fluo sur son front.

— Stresse pas, le jeune, ça fait 25 ans que je tousse comme ça, grommela Bombardier.

— Oui, mais là, Baptiste, ton masque est plein de sang, intervint doucement l’agent Jones.

— ...

— Ce n’est pas de mes affaires, mais je pense vraiment que tu devrais aller à l’urgence.

Bombardier n’était pas du genre à aller à l’hôpital. Mais devant l’air traumatisé des policiers, l’inspecteur quitta le labo en jurant d’aller passer un test de dépistage.

Jones enfourcha son vélo et fila à la maison. Affalée sur le divan de son salon, elle se mit à réfléchir en caressant Yoshua, le chat de René Dupont, qui était venu se blottir sur ses genoux. Ses doigts sentirent une petite excroissance entre les épaules de l’animal qu’elle avait recueilli après le meurtre.

En y regardant de plus près, elle vit qu’on lui avait installé une petite puce sous-cutanée. Rien d’étonnant. Après tout, le micropuçage des animaux de compagnie était obligatoire depuis le 1er janvier. Cela permettait désormais de retrouver le propriétaire des bêtes égarées en scannant l’information de la puce électronique.

Mais un doute étrange envahit Jones en repensant à la toute première question que Dupont lui avait posée avant de vider son sac lors de son interrogatoire : « Où est mon chat ? »

Jones bondit sur ses pieds, s’empara de Yoshua et repartit en direction du laboratoire informatique de la police.

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