Chronique

La consommation et les étincelles de joie

Après des années de déni et d’aveuglément volontaire, cinq ans après tout le monde, je me suis finalement convertie à la Marie Kondo manie.

C’est Netflix qui a finalement eu raison de mon absence de curiosité, pour ne pas dire mon recul calculé, devant ce phénomène venu du Japon, en lançant le 1er janvier une série de téléréalité, Tidying Up with Marie Kondo (L’ordre des choses selon Marie Kondo, en français) mettant en vedette Marie – prononcé ma-ri-é –, experte en rangement qui parle à peine l’anglais, mais qui communique le bonheur à des familles américaines en leur apprenant à mieux ranger leur maison.

Au Japon, elle a longtemps été assez peu connue – elle a commencé à travailler dans le domaine du rangement à 19 ans et en a aujourd’hui 33. Mais maintenant, elle y est finalement célèbre parce qu’elle a percé les marchés américain et européen avec ses livres et aujourd’hui sa série télé sur l’art de ranger.

Finalement intriguée, donc, je me suis installée devant la série. Et est arrivé ce qui devait arriver : une irrésistible envie de faire du ménage, de créer de l’espace, de laisser circuler l’oxygène dans mon environnement.

Pourquoi ? Parce que Kondo propose un principe à la fois « disruptif » et totalement évident, mais qu’on ne se répète pas assez : faire du ménage, ce n’est pas jeter ce dont on n’a plus besoin, c’est, au contraire, identifier, chercher, trier, garder ce qu’on veut garder. Ou plutôt, pour reprendre sa formule, ce qui déclenche chez nous des étincelles de joie. (Bon, l’expression peut sembler Calinours à mort, mais faute de mieux, ça communique ce qu’il faut.)

Est-ce que l’étincelle de joie est apportée par de beaux souvenirs, par une appréciation esthétique d’un objet, par l’assurance que tel document mènera au succès d’un projet ? Toutes les possibilités existent.

L’important est de regarder le positif.

Je ne suis pas la seule à être accro à la méthode Konmari, le nom donné à cette approche par son entreprise, qui vaut maintenant des millions – en plus de vendre des livres et de faire la télé, elle vend ses services de consultante et forme des consultants en rangement.

La série télé a relancé les ventes de ses livres – La magie du rangement et Ranger, l’étincelle du bonheur sur Amazon. Les vidéos sont devenues virales. Selon Bloomberg, L’Armée du salut a rapporté une hausse des dons en janvier aux États-Unis. Bref, celle qui a trôné pendant des mois – près de 150 semaines pour son premier livre – à la tête des listes de succès de librairie du New York Times ou de USA Today – ses livres ont été traduits et sont vendus dans 42 pays, nous dit Bloomberg – est plus que jamais à l’avant-plan, attrapant au passage ceux qui n’avaient pas encore été conquis.

Qu’est-ce que cela signifie pour les lecteurs de la section Affaires ?

Bien des choses.

D’abord, il est maintenant évident qu’on achète trop, que cela nous cause des problèmes, mais aussi qu’on est maintenant rendus à l’étape des occasions d’affaires dans la gestion de ces excès, qui va bien au-delà de la location d’entrepôts ou la vente de boîtes de classement façon IKEA.

Dans la série télé, on voit comment les gens dont les maisons sont en désordre ont besoin d’aide, qu’on leur prenne la main. Ils ne veulent pas des étagères, mais des services, presque de la thérapie. Et imaginez, on n’est pas allé voir dans leurs ordinateurs, dans leurs entreprises…

Le champ d’innovation est vaste.

D’ailleurs, à quand des entreprises qui vont aider les employés à faire leur ménage efficacement ? Sans jugement.

Ce qui ressort de l’exercice Marie Kondo, je me répète, c’est que l’ordre est parfois un chemin qui ne se parcourt pas seul. À quand des services de consultation pour aider tout le monde à voir plus clair dans ses documents, ses papiers, ses courriels ?

Il est évident qu’il y a de l’efficacité à aller chercher pour les entreprises. De la paix d’esprit aussi.

Parce que, au-delà des changements physiques que cela peut apporter en milieu de travail – qui n’a pas un employé dont le bureau est un capharnaüm ? –, il y a aussi des leçons à tirer sur l’organisation du travail. Sur le ménage à faire dans les procédures, les processus, la gestion. Sur l’importance de parfois tout mettre en pile au milieu de la salle – c’est ce que suggère son approche –, de façon allégorique évidemment, pour ensuite ne garder que ce qui nous apporte de la joie… Les meilleurs clients – pas ceux qui demandent des tonnes d’énergie pour peu de résultats –, les meilleurs produits – avoir le courage de mettre de côté ceux qui ne marchent pas vraiment, mais auxquels on s’accroche en raison d’espoirs vains –, les meilleures habitudes, les meilleures techniques, les meilleures idées… Le tout, en remerciant gentiment et respectueusement ce qu’on décide de larguer – ça aussi, c’est l’approche.

Et dernier élément de réflexion : si on se met tous à donner nos surplus, comment est-ce qu’on va consommer dans l’avenir ? Parce que si les adeptes de Marie Kondo font bien leurs devoirs, de façon durable, c’est toute leur relation aux objets qui changera. Ils n’achèteront plus sans réfléchir longuement à la place que l’objet prendra dans leur maison.

Contre toute attente – vu le caractère improbable de la commercialisation du rangement –, c’est une révolution face à la surconsommation que la conseillère en rangement propose. Avec toutes ses marques de respect pour les objets – il faut les remercier en les larguant, cela fait partie de sa méthode –, elle nous plonge en mode « pleine conscience », à des lieues de la mécanique anesthésiée « j’achète, je jette » qui caractérise nos sociétés.

Le ménage, moteur de changement ?

À vos armoires.

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