Bernard Parent

Le lien entre Plante et Price

Au bout du combiné, Bernard Parent a le timbre de voix calme du retraité. L’ancien gardien étoile des Flyers fait du bateau, profite de la vie dans la grande région de Philadelphie, et puis, non, il n’a pas vu le match de mardi soir au Centre Bell.

Mais Bernard Parent est au courant. Il est bien au fait de Carey Price, du chiffre 315, et de ce que le gardien du Canadien a réussi à accomplir lors de cette victoire de 3-1 du club montréalais face aux Red Wings de Detroit il y a deux jours.

« Peux-tu dire à Carey Price à quel point je suis fier de lui ? commence par demander Parent au bout du fil. C’est immense, ce qu’il a accompli. J’ai grandi à Montréal, en regardant jouer Jacques Plante quand j’étais petit. Il a toujours été mon favori, et ensuite, quand je suis arrivé chez les Maple Leafs à Toronto [lors de la saison 1970-1971], où il jouait à ce moment-là, c’est lui qui a fait de moi le gardien que je suis devenu. Mais réussir à atteindre 315 victoires dans le hockey moderne, c’est incroyable. »

Ce qui est incroyable aussi, c’est l’héritage qui unit les trois gardiens dont il est ici question. Car Bernard Parent est le dernier gardien encore vivant qui peut se targuer de faire le lien entre Jacques Plante et Carey Price dans l’univers des gardiens de la Ligue nationale.

Jerry Price

Ce qu’il faut savoir, c’est que Parent, l’homme masqué derrière les conquêtes de la Coupe Stanley à Philadelphie en 1974 et 1975, était le grand protégé de Plante quand ce dernier a été embauché à titre d’entraîneur des gardiens des Flyers, en 1977.

Le bout le plus étrange dans toute cette histoire : Jerry Price, le père du gardien du Canadien, lui-même gardien dans son jeune temps, a été repêché par les Flyers en 1978. Il a été parmi les privilégiés qui ont travaillé avec Jacques Plante et aussi Parent lui-même à cette époque.

« Il s’est présenté à notre camp d’entraînement à Philadelphie, ça fait longtemps, mais je peux vous dire que Jerry n’était pas aussi bon que son garçon ! ajoute Bernard Parent en riant. Jerry n’allait pas sur les genoux parce qu’il était incapable de se relever ensuite ! Je plaisante, mais Jerry était un gardien typique de l’époque, qui restait debout. Il n’a jamais joué avec les Flyers, mais peu importe. Il peut être fier de son fils. »

« Ce qui fait la force de Carey Price, c’est son sens de l’anticipation. C’est ce que j’ai remarqué chez lui au fil des ans. C’est un don de Dieu. Il sait d’avance où le jeu va aller, et c’est ce qui en fait un gardien si spécial quand on le compare aux autres de sa génération. »

— Bernard Parent

Parent, qui a dû prendre une retraite hâtive du hockey en 1979 en raison d’une blessure à un œil, réalise à quel point le sport est devenu exigeant pour ceux qui doivent porter les jambières aujourd’hui. À ses yeux, c’est ce qui rend les 315 victoires de Carey Price encore plus remarquables.

« C’est dur de comparer les 314 victoires de Jacques [Plante] avec les 315 de Price, parce que le jeu a tellement changé depuis. Le jeu a changé depuis mon époque à moi également, et je pense que c’est devenu beaucoup plus difficile pour les gardiens maintenant, en partie à cause des règles qui empêchent les défenseurs d’accrocher ou de retenir un adversaire.

« Si un attaquant adverse a le temps de décocher un bon tir depuis l’enclave, ça complique vraiment la tâche du gardien. Dans mon temps, ce temps-là n’existait pas, parce que les défenseurs tassaient n’importe quel adversaire qui voulait s’aventurer trop près du filet.

« Et les attaquants sont tellement bons maintenant. Moi, j’avais l’habitude de laisser un espace en haut de mon épaule, parce que neuf fois sur dix, les attaquants rataient cette cible. Aujourd’hui, un gardien ne peut plus laisser autant d’espace vers le haut. Les attaquants sont tous capables d’atteindre les coins. »

Bobby Hull

À titre d’exemple, l’ancienne gloire des Flyers rappelle qu’un seul attaquant de « l’ancien temps » parvenait à allier puissance et précision avec son bâton : Bobby Hull. « Ce n’est pas pour diminuer ce que Jacques [Plante] a fait, mais il aurait pu jouer sans équipement ou presque, ajoute Bernard Parent. Les tirs n’étaient pas aussi puissants qu’ils le sont de nos jours. »

Ralenti par les blessures, et aussi membre de formations peu compétitives en début de carrière, Bernard Parent a conclu sa vie au hockey professionnel avec 271 victoires et 608 matchs à sa fiche, un parcours qui lui a permis d’accéder au Temple de la renommée du hockey en 1984.

Ses 271 victoires, toutes chèrement acquises, lui permettent de mieux comprendre toute la portée du chiffre 315. « C’est vraiment un nombre impressionnant, 315 victoires, pour un gardien, ajoute-t-il. Il faut jouer avec de bonnes équipes et il faut rester en santé pour arriver à ce chiffre. Carey Price peut en être fier. »

Les 10 gardiens les plus victorieux dans l’histoire de la LNH

1. Martin Brodeur 691 (1266)

2. Patrick Roy 551 (1029)

3. ROBERTO LUONGO 485 (1038)

4. Ed Belfour 484 (963)

5. Curtis Joseph 454 (943)

6. HENRIK LUNDQVIST 449 (851)

7. Terry Sawchuk 445 (972)

8. MARC-ANDRÉ FLEURY 438 (796)

9. Jacques Plante 437 (837)

10. Tony Esposito 423 (886)

En majuscules : encore actif Entre parenthèses : matchs joués (avant les matchs d’hier)

Le Canadien

Un remontant avant la dernière ligne droite

La photo était si virale, c’est à se demander si c’est à cause d’elle que Facebook et Instagram ont été en panne hier après-midi.

On parle ici de la photo d’équipe que les joueurs ont prise dans le vestiaire du Canadien après la victoire de 3-1 sur les Red Wings de Detroit, qui permettait à Carey Price de battre le record de 314 victoires de Jacques Plante dans l’uniforme du Tricolore.

Le compte Instagram du Canadien en a partagé une version ; elle a été « aimée » 23 000 fois. Tomas Tatar, Max Domi et Charles Hudon en ont chacun partagé une version. On les distingue essentiellement à la proportion du visage de Nicolas Deslauriers – pourtant dur à manquer dans une photo de groupe ! – qui ressort. « C’est parce que les gars avaient encore leurs patins ! », plaidait le colosse de 6 pi 1 et 221 lb, après le court entraînement d’hier à Brossard.

La photo s’est faite rapidement, après l’entrevue de la première étoile que Price avait accordée à Marc Denis, mais avant l’ouverture du vestiaire aux journalistes. L’équipe avait déjà eu droit à une première répétition à Los Angeles, après la 314e victoire. Dans les deux cas, c’était l’idée de l’homme masqué.

« Je sais que ce record veut dire beaucoup à ses yeux. Il a vécu plusieurs choses dans cette ville et avec cette équipe », a indiqué Brendan Gallagher.

Ce n’était qu’une photo, mais on sentait bien l’enthousiasme qu’elle suscitait. D’abord, parce qu’un record de victoires, comme Price l’a souvent rappelé, c’est aussi un record collectif. Ensuite, parce que ça brisait un peu les vieilles habitudes qui sont solidement ancrées, rendu au 70e match de la saison. C’était une belle occasion de souligner différemment un triomphe.

« Depuis le début de la saison, c’est comme ça, notre chimie est incroyable. C’est ce qui fait qu’on gagne beaucoup de matchs. Ça peut nous amener très loin. »

— Phillip Danault

Parlant de chimie, cette photo a permis d’unir tout le monde, même ceux qui sont confinés à la passerelle depuis quelques semaines. C’est d’ailleurs le téléphone de Hudon qui a servi à prendre quelques-uns des clichés.

« C’est le fun d’être avec un joueur dont le nom sera gravé dans l’histoire. Et ça arrive à un moment où on a besoin de victoires », a rappelé Hudon.

La rotation

Le téléphone de Hudon, Deslauriers en souliers plutôt qu’en patins… À travers les moments de réjouissance, ces petits indices nous rappellent aussi qu’on arrive à ce stade de l’année où certaines situations individuelles deviennent plus difficiles.

Depuis la date limite des transactions, les équipes ont le droit d’excéder la limite des 23 joueurs dans la formation, pour peu qu’elles respectent le plafond salarial. La marge de manœuvre du Canadien à cet égard a été largement documentée. Et il n’y a personne sur la liste des blessés.

C’est pourquoi on voit tant de joueurs en habit sur la photo. Ils étaient six à avoir été laissés de côté pour le match de mardi. Pour les joueurs affectés au quatrième trio, la rotation devient plus cruelle.

Hudon ratait mardi son neuvième match de suite. D’ailleurs, quand on l’a approché pour l’interroger sur la photo, il était justement heureux de parler de ça, et non pas de son sort.

Deslauriers a été retranché pour la 11e fois en 12 matchs. L’arrivée de Nate Thompson, Jordan Weal et Dale Weise lui a fait mal.

Parlant de Weise, il a lui aussi sauté son tour mardi. Matthew Peca a raté les sept derniers matchs. Même Jesperi Kotkaniemi a dû céder sa place deux fois. Et le récent rappel du gardien Charlie Lindgren porte à croire qu’Antti Niemi devra peut-être lui aussi assister à des matchs en costard.

« Je ne sais pas si tu peux être à l’aise dans une telle situation, a admis Weise. Mais les choses se passent comme ça quand tu as 16 attaquants en santé. Tu ne veux pas laisser des joueurs de côté trop longtemps. J’ai souvent composé avec ça dans ma carrière, donc ce n’est rien de nouveau. »

« L’équipe va bien dernièrement. De notre côté, c’est dur de regarder les matchs d’en haut, de ne pas jouer, a ajouté Deslauriers. Mais quand l’équipe va bien, l’ambiance dans le vestiaire est le fun. »

« Je dois vivre avec ça. Je ne peux rien changer, je ne contrôle pas ça. Mais dans le gym, je fais de l’extra, donc je reste prêt si l’équipe a besoin de moi. »

— Nicolas Deslauriers

Weal jouit de la pleine confiance de l’entraîneur jusqu’ici. Il a disputé les quatre derniers matchs du CH, avec un temps d’utilisation moyen de près de 16 minutes. Il compte un but, une aide, déjà 11 tirs au but, et gagne 65 % de ses mises en jeu. Il sera difficile à déloger s’il continue ainsi.

Thompson a participé aux 14 matchs du CH depuis son arrivée à Montréal. Il présente un différentiel de - 5 et n’a toujours pas marqué, mais il gagne 57 % de ses mises en jeu et Claude Julien continue à l’employer 13 minutes par match.

Julien insiste sur l’importance de pouvoir déployer quatre trios en tout temps depuis le début de la saison. Et à l’entendre parler hier, on devine que la rotation continuera tant qu’il n’obtiendra pas satisfaction. Surtout à 12 matchs du fil d’arrivée, en pleine course aux séries.

« On n’a pas les supervedettes que les autres équipes ont, qui font la bonne majorité de ce qu’ils doivent accomplir pour gagner. Nous, on le fait en groupe. Si on a trois trios qui fonctionnent, mais pas le quatrième, ce n’est pas assez pour nous. »

Baisse de régime pour Benn

Parlant de rotation, Jordie Benn a sauté son tour une seule fois cette saison, une surprise quand on pense à la difficile campagne 2017-2018 qu’il a connue. Mais c’est plus pénible pour le barbu depuis quelques matchs et c’est à se demander si cela n’est pas causé par son retour à gauche, son côté naturel. Benn est en effet un des rares défenseurs qui semblent plus à l’aise du côté opposé à leur côté naturel. Or, depuis sept matchs, le Tricolore emploie trois défenseurs droitiers (Shea Weber, Jeff Petry et Christian Folin), ce qui oblige Benn à jouer à gauche. « Ça n’a rien à voir avec gauche ou droite. C’est son jeu. Il n’a pas été aussi bon qu’il l’était depuis le début de la saison et c’est ça, l’explication », a simplement répondu l’entraîneur-chef Claude Julien à ce sujet.

Barry Trotz

« Joueur autonome » étoile

LONG ISLAND — L’entraînement des Islanders de New York en est à ses dernières minutes. La séance a été éreintante, presque une heure et demie, sur deux patinoires. Les joueurs s’exercent maintenant à cinq contre cinq, avec intensité.

Subitement, Barry Trotz arrête tout. Il se plante les deux pieds au milieu du cercle des mises en jeu. « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? », crie-t-il. Puis, il pointe chacun de ses joueurs en lui demandant où il était et où il devrait plutôt être. Chaque joueur comprend le message, l’entraînement reprend son cours normal.

Voici Barry Trotz, l’une des grandes raisons pour lesquelles les Islanders sont là où ils sont cette saison. Et pourquoi ils sont là où très peu de gens les voyaient, en pleine lutte pour le titre de la robuste division Métropolitaine. On a beaucoup parlé du départ de John Tavares, avec raison. Mais on oublie souvent que les Islanders ont ensuite mis la main sur un des « joueurs autonomes » les plus attrayants en Trotz.

On fait le tour du vestiaire, tout le monde a à peu près la même lecture de l’individu. Un entraîneur franc, qui refuse la demi-mesure, obsédé par les détails, mais qui a réussi en très peu de temps à instaurer un esprit de corps. Mathew Barzal n’hésite pas à utiliser le mot « famille » pour décrire l’environnement créé par Trotz.

« Il est vraiment direct, ajoute Anthony Beauvillier. C’est noir ou blanc, sans zone grise. Son plan est vraiment clair. Ça nous a aidés en tant qu’équipe. Il nous a regroupés. Tout le monde a mis les bouchées doubles. Il a beaucoup d’expérience, de leadership. Il a compris l’équipe qu’on avait. Tout le monde a embarqué dans le bateau. C’est le même message pour tout le monde. Il n’y a pas de passe-droit. » 

Au sujet de la réprimande du jour, Beauvillier ne s’en formalise pas.

« S’il n’aime pas quelque chose, il ne passe pas par quatre chemins. Il est perfectionniste, et c’est la clé de notre succès. »

— Anthony Beauvillier

Shea Weber est du même avis, et il sait de quoi il parle. Trotz a été son entraîneur durant neuf saisons avec les Predators de Nashville, puis sur la scène internationale avec Équipe Canada.

« Il est très fort sur les détails et est très exigeant envers ses joueurs. Mais en même temps, il est juste et traite chacun de la même façon. »

Des circonstances difficiles

Trotz s’est joint aux Islanders dans des circonstances qui étaient pourtant loin d’être idéales. Il venait de claquer la porte des Capitals de Washington, 11 jours après avoir offert une première Coupe Stanley à l’équipe, pour ce qui semblait être une mésentente contractuelle. 

Chez les Islanders, une deuxième exclusion des séries éliminatoires de suite et l’incertitude entourant l’avenir de John Tavares ont forcé un grand ménage. Exit l’entraîneur Doug Weight, exit le directeur général Garth Snow. Le bon vieux Lou Lamoriello a pris les choses en main.

Si Lamoriello n’a pu sauver les négociations avec Tavares, il a frappé un coup de circuit avec Trotz.  Le fin renard n’allait pas laisser passer l’entraîneur qui est désormais au quatrième rang de l’histoire de la LNH pour le nombre de victoires en carrière, à 802.

Trotz raconte comment il a abordé ce nouveau défi, même s’il n’est arrivé que quelques jours avant le début du camp d’entraînement.

« Je voulais amener un changement de culture. Ce n’est pas une critique du régime précédent, mais on savait qu’il y avait eu des changements à l’été. On devait ramener la foi, construire des fondations, amener plus de structure, responsabiliser tout le monde. Les joueurs devaient comprendre qu’ils étaient liés entre eux, et pour ça, tout le monde devait adhérer au plan. 

« Ça commence avec les leaders, puis avec le noyau. Ils ont dit : “Vous savez quoi ? On peut être une bonne équipe.” Ils y ont cru, c’était leur mission de montrer que les Islanders n’étaient pas l’équipe d’un seul joueur. »

Il est vrai que sans Tavares, Mathew Barzal a un peu ralenti, à 55 points. Même chose pour Josh Bailey (50 points) et Anders Lee (44 points). En revanche, Brock Nelson s’est levé. Casey Cizikas s’est retrouvé parmi les meilleurs de la LNH à + 26.

Plus que tout, les Islanders sont devenus la meilleure équipe défensive de la LNH, un exploit pour celle qui avait terminé… dernière la saison précédente ! Un virage à 180 degrés, avec en son centre un entraîneur qui en a vu d’autres et qui a su exploiter le talent qu’il avait sous la main. Même si sa brigade défensive – les Nick Leddy, Scott Mayfield, Adam Pelech, Ryan Pulock, etc. – n’avait pas de quoi faire rêver. Même si ses gardiens, Robin Lehner et Thomas Greiss, n’étaient jamais devenus des incontournables dans la LNH.

« Ça commence avec son authenticité et à quel point on est importants à ses yeux, a dit Anders Lee. Dès le début au camp, il nous a fait travailler fort, mais il nous a respectés. Il s’attendait à beaucoup de nous. Il a placé les standards à un endroit où on ne s’était jamais rendus avant. C’est ancré en nous maintenant. »

« Nous avions plusieurs choses à prouver. Nous ne nous attendions pas à être où nous sommes, mais nous ne sommes pas surpris non plus. »

— Anders Lee

Ce soir, Trotz aura pour vis-à-vis Claude Julien, un rival qui est aussi un ami en dehors des glaces. Les deux hommes de hockey ont notamment gagné l’or à titre d’entraîneurs adjoints d’Équipe Canada à la Coupe du monde de 2016. Ils ont aussi en commun d’avoir permis à leur équipe d’excéder les attentes. 

« Cette année, il a pris une équipe comme la nôtre, dont les gens attendaient peu, puis il a mis en place une structure qui aide tout le groupe, a dit Julien. Ils en profitent. »

Julien admet même qu’il partage des informations avec Trotz, même en cours de saison. « Sauf que là, je n’ai pas envie de partager la victoire avec lui. » Ça promet.

— Avec la collaboration de Guillaume Lefrançois, La Presse

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