La crise de 2008

Le cauchemar qui peut resurgir

Il y a 10 ans aujourd’hui, la banque d’affaires américaine Lehman Brothers déposait son bilan, et cette faillite marquait le début d’une débandade sans précédent du système financier international. Les leçons tirées de la crise financière suffiront-elles à prévenir d’autres culbutes de l’économie mondiale ? Un dossier d’Hélène Baril et de Réjean Bourdeau

La crise de 2008

La tempête parfaite

La faillite de Lehman Brothers, une des banques d’affaires les plus exposées aux crédits immobiliers douteux, appelés subprimes, a déclenché un séisme dans toutes les places financières de la planète.

« En 2008, c’était une conjonction exceptionnelle de crise financière, de crise économique et de bulle immobilière », résume Roland Lescure, ex-numéro deux de la Caisse de dépôt.

Sans l’intervention concertée des États et des banques centrales, la crise financière de 2008 aurait pu être bien plus grave et peut-être pire que celle de 1929, encore considérée comme la mère de toutes les crises.

« Le déclencheur de la crise était pire en 2008 qu’en 1929, mais la réaction des gouvernements a été plus appropriée qu’en 1929, explique Richard Guay, professeur de finance à l’UQAM et ancien dirigeant de la Caisse de dépôt. Plutôt que de resserrer le crédit, on a mis plus de liquidités dans le système, ce qui fait que les dommages ont été une fraction de ce qu’ils ont été en 1929. »

Comme ça arrive souvent, le germe de la crise est venu d’une bonne intention des législateurs américains : favoriser l’accès à la propriété et la création d’emplois en assouplissant les règles qui régissaient le crédit, en place depuis l’ère Roosevelt.

Les banques ont exploité ce filon, malgré leurs obligations en matière de réserve de capital.

« La crise financière a en partie été induite par la réglementation », avance l’économiste Léon Courville, ancien président de la Banque Nationale. Puisque les accords internationaux ont obligé les banques à détenir davantage de réserve en capital pour équilibrer leur bilan, elles ont trouvé des moyens de faire plus de prêts avec moins de capital. Elles ont réagi en revendant les prêts à d’autres pour en garder moins dans leur bilan.

« C’était une bonne idée au départ, mais ça a fait en sorte de déresponsabiliser les prêteurs, dit Léon Courville. La responsabilité de bien choisir les emprunteurs disparaissait. »

La titrisation est un bon concept, explique Richard Guay. « Elle permet de répartir les risques. Et c’était payant. »

La machine s’est emballée. Puisque les « bons » risques se faisaient plus rares, les moins bons ont continué d’alimenter la chaîne.

Et les signaux d’alerte ont été ignorés. Richard Guay peut en témoigner : « Ceux qui ont levé des drapeaux rouges ont passé pour des casseux de party. Quand ça va bien depuis plusieurs années, les gestionnaires de risque qui lèvent des drapeaux rouges, personne ne les écoute. »

Le Canada épargné

La crise immobilière est devenue une crise financière et s’est transformée en récession à l’échelle mondiale. La convalescence a été longue et le prix à payer, très élevé : des milliers d’entreprises et d’emplois ont disparu, des familles ont perdu leur maison, et les gouvernements ont dû s’endetter fortement pour rétablir la confiance.

Au Canada, les dommages ont été limités. Le produit intérieur brut a reculé, explique Benoit Durocher, économiste principal de Desjardins, surtout en raison de la baisse des exportations vers les États-Unis. « Mais l’impact sur le secteur immobilier et l’emploi est loin d’avoir été aussi important. »

Si le Canada a relativement moins souffert, c’est surtout en raison de sa réglementation plus sévère des institutions financières, estime Roland Lescure.

Aux États-Unis, les banques pouvaient consentir des prêts hypothécaires sans mise de fonds et sans exiger de paiement la première année.

« Ce n’est pas la même chose au Canada. Les règles exigent une mise de fonds minimale, dit Richard Guay. Déjà, ça fait réfléchir. Et ces règles ont été renforcées avec les tests de crédit à des taux plus élevés que les banques doivent faire passer à leurs clients. »

Roland Lescure cite aussi deux facteurs qui ont aidé le Canada à affronter la crise : un secteur immobilier moins fragile, à cause de l’assurance hypothécaire publique de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), et un secteur des matières premières florissant, stimulé par la croissance forte dans les pays émergents.

« Il n’y a pas eu de bulle immobilière, ni de banques qui ont dû être rescapées », résume Léon Courville, ancien président de la Banque Nationale.

Les banques centrales ont dû engloutir des milliards dans le système financier, racheter des montagnes de dettes et maintenir les taux d’intérêt au plancher pour que, 10 ans plus tard, les économies industrialisées relèvent la tête.

La crise de 2008

D’où viendra la prochaine ?

« Les crises ne sont pas seulement possibles, mais probables, affirme Roland Lescure. Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’elles se produisent de la même façon. »

Celui qui a été chef des placements de la Caisse de dépôt et placement du Québec entre 2009 et 2017 explique que toutes les crises sont causées par un déséquilibre. « Or, des déséquilibres, on en a encore. On a des taux d’intérêt anormalement bas et des dettes publiques très élevées. »

L’endettement, c’est le principal ingrédient de la recette de toutes les crises, avance Richard Guay, ancien dirigeant de la Caisse de dépôt et professeur de finances à l’UQAM. « Si on veut savoir d’où viendra la prochaine crise, on n’a qu’à se demander qui a trop de dettes. »

La réponse est évidente pour tout le monde. L’endettement des gouvernements, notamment ceux des pays émergents, rend le système financier aussi vulnérable qu’en 2008, selon Jean-Claude Trichet, ex-président de la Banque centrale européenne.

« Les gouvernements croulent sous les dettes, renchérit Richard Guay. Les banques centrales sont intervenues à coup de milliards pour aider les banques. Pour beaucoup de gouvernements, aux États-Unis, en Angleterre, en France, en Italie, la dette est à un sommet jamais vu. »

Avec de tels niveaux de dettes, « les marges de manœuvre des gouvernements sont moins importantes pour amortir les effets potentiels de la prochaine crise », souligne Roland Lescure.

Selon lui, il y a d’autres risques de dérapage : l’environnement et les inégalités. « On a une économie globale avec des problèmes globaux, mais une réglementation essentiellement nationale pour y faire face », constate-t-il.

Des leçons vite oubliées

Les gouvernements, les banques et les organismes de réglementation ont tiré des leçons de la crise de 2008. La réglementation a été resserrée et les institutions financières sont mieux encadrées.

« Il faut espérer que les institutions financières qui ont joué un rôle d’accélérateur de la crise ont eu une leçon », dit Roland Lescure.

Cet été, presque 10 ans après la crise, la banque Wells Fargo a accepté de payer une amende de 2,1 milliards US pour avoir accordé des prêts immobiliers en sachant que les emprunteurs ne seraient pas capables de les rembourser et pour avoir vendu ces créances à d’autres. Le nom de Wells Fargo s’ajoute à la courte liste des institutions financières mises à l’amende pour les mêmes raisons, sur laquelle se trouvent aussi les noms de JPMorgan Chase, Morgan Stanley, Bank of America et Citigroup.

Quelques banques ont été sanctionnées, mais les banquiers qui ont consenti les prêts douteux n’ont pas été blâmés, souligne Richard Guay. Pire, la plupart ont encaissé de gros bonis après cette période faste. Les agences de crédit qui n’ont pas fait leur travail n’ont pas été inquiétées non plus.

Ce qui est pis encore, les grandes banques qui ont été rescapées par le gouvernement américain ont été considérées comme « too big to fail ».

« C’est avoir une garantie implicite du gouvernement, s’indigne Richard Guay. Si tu fais des prêts à des gens qui sont incapables de les rembourser, tu peux aller pleurer au gouvernement et il va t’aider. »

Léon Courville croit que si une institution financière est « too big to fail », c’est qu’elle est « too big », point.

Selon Richard Guy, le gouvernement aurait dû exiger une rémunération en échange de son aide. « Par exemple, le paiement d’un intérêt de 10 % avant le versement des salaires des dirigeants. »

« Les bonis des dirigeants vont seulement dans un sens, à la hausse, souligne Léon Courville. Dans le cas d’un banquier, les conséquences peuvent être énormes. S’il perd, il ne perd rien, mais s’il gagne, il gagne beaucoup. Ça les incite à prendre plus de risques, à faire des coups de circuit. » L’ancien banquier note aussi la proximité des institutions réglementées avec ceux qui font les règles et qui viennent souvent des mêmes milieux.

Dix ans plus tard, l’administration Trump travaille à affaiblir les mécanismes mis en place après la crise et les bonis des financiers sont revenus à leur niveau d'avant 2008.

L’histoire se répète parfois, conclut Richard Guay. « “On ne répétera pas les mêmes erreurs et cette fois, c’est différent.” Si vous entendez ça de la bouche d’un expert, méfiez-vous ! »

Les leçons de la crise

Les accords de Bâle III

Il s’agit d’un ensemble de propositions acceptées par un groupe de 20 pays (le G20) après la crise financière pour augmenter la quantité et la qualité des fonds propres des institutions financières. Les signataires se sont aussi entendus pour désigner des banques d’importance systémique à l'échelle nationale et mondiale.

Loi Dodd-Frank

La loi américaine adoptée en 2010 a pour objectif d’augmenter la responsabilisation des institutions financières et de les obliger à plus de transparence. Elle limite aussi la capacité des banques d’investir en capital de risque. L’administration Trump a réussi cette année à exempter les plus petites banques de certaines des principales règles de cette loi.

Les tests de résistance

Les tests de résistance bancaire ou stress tests sont des simulations de conditions économiques extrêmes pour évaluer la capacité des institutions financières à y faire face. Depuis la crise de 2008, les banques centrales ont fait passer ces tests plus régulièrement et à un plus grand nombre d’institutions.

L’après-crise financière

L’Inégalité PERSISTE

Dix ans après la crise, la sphère financière n’a pas été contenue. Au contraire, elle prend davantage de place dans l’économie. Cette situation nourrit les inégalités. Et elle engendre des forces déstabilisatrices sur les plans social et politique. Quelles sont les solutions ? Entrevue avec le sociologue et économiste Éric Pineault, professeur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), joint en Allemagne, où il mène des travaux à l’Université Friedrich Schiller jusqu’à la mi-2019.

Avec 10 ans de recul, peut-on voir plus précisément ce que cette crise financière a changé ?

Ce qui me frappe, en premier lieu, c’est ce qui n’a pas changé. Et c’est très surprenant. Les trois tendances de fond qui ont mené à la crise sont toujours en plein déploiement. D’abord, des produits exotiques (comme les dérivés de toutes sortes) ont été normalisés et balisés. Ensuite, la concentration de la gestion des actifs entre les mains des grandes banques transnationales s’est accélérée. Depuis 2008, les régulateurs ont mis en place des systèmes pour les surveiller. Mais pas pour réduire leur taille. Enfin, les ménages canadiens ont continué à s’endetter depuis 10 ans. Même si le rythme a ralenti, c’est maintenant normal d’avoir des dettes sur sa carte et sa marge de crédit. C’est inquiétant. Ça veut dire qu’on n’a pas été capables, contrairement aux années 30, de réglementer la sphère financière.

Qu’est-ce que ça implique ?

Ça se traduit par une économie de plus en plus financiarisée où les entreprises investissent peu. Tout est au ralenti, sauf le secteur financier. Car si tu as des actifs financiers, tu accumules énormément depuis 10 ans. C’est ce qui nourrit les inégalités. Et ça engendre des forces déstabilisatrices sur le plan social et politique. D’un côté, il y a des ménages endettés ; de l’autre, une élite capable d’accumuler à un rythme supérieur, et de loin, à la croissance de l’économie parce qu’elle détient des actifs financiers.

Est-ce qu’une économie peut survivre à long terme si elle est surtout tirée par la finance ?

Non, parce qu’elle a un effet dépressif sur l’investissement réel. Premièrement, elle détourne du capital de la sphère concrète des affaires vers la sphère financière, où les rendements sont supérieurs. Deuxièmement, elle introduit un horizon de très court terme dans le système. Si tu es une entreprise industrielle, tu as besoin de penser ta stratégie sur un horizon de cinq à dix ans, voire plus. Mais tous les trois mois, tu dois raconter une histoire pour maintenir ton titre boursier à flot. Pendant ce temps, les gens d’en face, qui gèrent les régimes de retraite, ont besoin, eux aussi, de dire qu’ils font de meilleurs rendements que ceux d’à côté. Toute cette dictature du court-termisme ne crée pas un climat propice à du capital patient et aux innovations. Tout se concentre dans des projets qui peuvent rapporter très rapidement. Il y a moins de profondeur dans l’économie. En plus, dans une économie financiarisée, les acteurs économiques dépendent de la finance pour pouvoir compléter leurs activités. Tu as besoin de crédit, tu as besoin d’accès à des taux de change, etc. Tu es toujours accroché à la sphère financière. Et elle te demande chaque fois de passer Go et de payer ton 200 $.

Que faut-il faire pour redresser le système ?

Les élites financières peuvent exercer leur pouvoir parce qu’il n’y a pas de rapport de force. La dernière fois qu’on a eu une crise du capitalisme de l’ampleur de celle de 2008, c’est en 1929. À l’époque, une révolution venait de se faire en Russie, les syndicats étaient super puissants et des partis de gauche se faisaient entendre un peu partout. La crise de 2008 s’est faite dans un vacuum de mobilisation sociale, malgré les politiques d’austérité mises en place par les gouvernements. Occupy Wall Street a été un feu de paille. Ce qui a bougé, c’est nous au Québec, en 2012, avec la grève étudiante. À cela, il faut ajouter les Espagnols, avec le mouvement des Indignados, et Syriza qui a pris le pouvoir en Grèce. Mais à part ces trois foyers, à Montréal, Barcelone et Athènes, on n’a pas vu de grandes contestations. Quant aux solutions, il faut des réformes en profondeur. Certains produits financiers ne devraient pas exister. Et il importe de réduire la taille des grandes banques. On pourrait aussi avoir une banque publique, par pays, pour offrir une alternative aux banques privées. La fiscalité devrait être progressive avec des paliers d’imposition plus élevés pour les hauts revenus. Qui pourrait croire aujourd’hui que, dans les années 60, le dernier palier s’élevait à 90 % au Canada ? À l’époque, on avait aussi une politique de rémunération maximum pour les dirigeants. Enfin, l’abolition des paradis fiscaux pourrait se régler rapidement. Dans ce cas, c’est une simple question de volonté politique. On sait quoi faire. Même Statistique Canada mesure, dans ses données officielles, l’argent qu’on y envoie. La Barbade est l’un des plus importants destinataires d’investissements directs du Canada à l’étranger. Pourtant, il n’y a pas beaucoup d’usines à la Barbade…

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