Opinion Fabrice Vil

Adonis, le pauvre

Le boxeur Adonis Stevenson est toujours plongé dans un coma artificiel à la suite de son combat de samedi dernier. Mercredi, le Dr Alexis Turgeon de l’hôpital Enfant-Jésus de Québec nous a informés que « Superman » avait subi un traumatisme craniocérébral grave et qu’il s’en sortirait probablement avec des séquelles.

Pour ou contre la boxe ? Question débattue depuis quelques jours par de nombreux chroniqueurs, boxeurs et autres professionnels de cette industrie.

Je propose d’orienter différemment la question : sommes-nous à l’aise avec l’exploitation de l’ambition de personnes issues de milieux défavorisés, au risque de leur santé ?

Bien sûr, il est pertinent de remettre en question la légitimité de la boxe. Parce que malgré tous les bienfaits qu’on pourrait attribuer à ce sport, les dangers médicaux qu’il comporte ne font aucun doute.

L’enjeu, c’est qu’en général, il est convenu que la boxe exercée par les riches, on est « contre », à tout le moins au niveau professionnel. Et on est « pour » lorsqu’il s’agit des pauvres.

Joseph Facal a écrit qu’« un petit gars d’Outremont dont le papa est avocat ne sera pas boxeur professionnel : sans aucun mérite propre, il ne manquera pas d’options ». Je suis d’accord. Mes camarades de classe du Collège Brébeuf et de l’Université de Montréal n’ont jamais eu la boxe comme premier plan de carrière. Ni comme plan B. Ni comme plan Z.

AUX PRISES AVEC la pauvreté

Mais pour comprendre ce qui a mené Adonis Stevenson sur un lit d’hôpital, il faut se rappeler dans quel environnement il a vécu. Se rappeler qu’il n’a jamais connu son père. Qu’il a vécu en Haïti, sans sa mère, une préposée aux bénéficiaires, jusqu’à l’âge de 7 ans. Qu’il a ensuite rejoint sa mère à Montréal dans un modeste logement de Côte-des-Neiges. Qu’à 14 ans, il s’est risqué à vivre les affres de l’itinérance.

« Les boxeurs qui réussissent le mieux proviennent des taudis », a dit Mike Tyson. Steven Butler a grandi dans le quartier Saint-Michel, l’un des quartiers défavorisés de Montréal. Floyd Mayweather ? Manny Pacquiao ? Claressa Shields ? Des personnes qui ont toutes fait face à la pauvreté.

Pour le divertissement des masses et l’enrichissement des élites, les pauvres qui cognent le mieux endommagent leurs cellules sur un ring. Un sort que très peu d’entre nous voudraient pour leurs propres enfants, même en échange de millions de dollars.

C’est une bonne chose que le sport offre dans certains cas une occasion d’ascension sociale. Seulement, dans le cas de la boxe, cette ascension n’est pas seulement un risque, elle se fait directement au péril de la santé des athlètes.

Bien sûr, plusieurs boxeurs affirment sincèrement que leur sport est une source d’épanouissement. Mon intention n’est pas de les contredire. Il est aussi vrai que chaque humain bénéficie d’un libre arbitre. Et que ceux qui ont choisi la boxe l’ont fait en toute connaissance de cause.

Reconnaissons tout de même que le libre arbitre est largement conditionné par le contexte dans lequel celui-ci est exercé. Adonis Stevenson a été conditionné à devenir boxeur. Tout comme Justin Trudeau, qui pratique la boxe à des fins récréatives, a été conditionné à devenir premier ministre. Disons que le premier a eu plus de limites et le second, plus d’options.

C’est ce phénomène que je nous invite à remettre en question, parce qu’il marque une profonde injustice. Quelles issues possibles ? Interdire la boxe aurait pour effet d’éliminer les désastres sur le ring, mais nous ferions peu pour élargir les perspectives d’avenir des jeunes en situation de pauvreté. Quoi faire, donc, pour ces jeunes, et particulièrement ceux motivés par le combat ?

Quelques initiatives

Les réponses sont multiples, mais soulignons qu’il existe à petite échelle des initiatives comme Ali et les Princes de la Rue. Cet organisme vient en aide aux jeunes en difficulté en les aidant à développer la maîtrise et l’estime de soi à travers l’enseignement des arts martiaux. L’organisme leur permet ainsi d’exprimer la colère, la frustration et la violence qui les habitent de façon positive.

Reconnu par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, l’organisme a mis sur pied le programme « École de la relève » par lequel les jeunes entre 16 et 25 ans peuvent terminer leur secondaire en pratiquant les arts martiaux.

L’organisme Ali et les Princes de la Rue met également sur pied des « journées carrière », sensibilisant les jeunes à différentes perspectives d’emploi.

À mon sens, il est évident que des entreprises comme Eye of the Tiger Management et Groupe Yvon Michel, qui font la promotion de la boxe et gèrent les carrières de boxeurs, devraient investir massivement dans de telles initiatives.

Et aux amateurs de boxe, je relance la question : si vous n’êtes pas à l’aise à l’idée que vos enfants se battent sur un ring, pourquoi l’êtes-vous lorsqu’il s’agit des enfants de la pauvreté ?

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