Billet

Le poil et les vraies affaires

Je sens déjà se dresser d’irritation la toison sur vos têtes. N’a-t-on pas suffisamment parlé d’insipide pilosité ? C’était pas en mai, ce satané mois du poil ? Figurez-vous que ça continue de pousser en juin. J’ai vérifié.

Et pendant que l’aisselle de la députée Catherine Dorion faisait un tollé, ma chevelure à la merci de l’infatigable vent des derniers jours, j’écoutais mon amie me parler de son poste d’éducatrice spécialisée en écartant d’un revers de main sa frange insistante. Ce n’est pas le mauvais temps qui nous empêcherait de profiter de la terrasse.

Mon amie travaille auprès d’adolescents autistes et/ou en situation de déficience intellectuelle. Elle me raconte comment elle avait dû, quelques jours plus tôt, laver un élève qui avait eu un « accident ». Un corps d’homme, avec du poil, a-t-elle précisé.

Le vent frais et l’idée d’être dans ses chaussures ont fait se hérisser la repousse sur mes jambes. Je me suis fait une note mentale d’acheter de nouvelles lames.

Malgré sa remarque, je comprends que mon amie n’aurait pas trouvé sa tâche plus appropriée si l’élève en question avait été imberbe. Ce qu’elle souligne, c’est qu’en l’absence de ressources suffisantes, les tâches « connexes » ont le dos large et parfois la moustache molle. Elle ajoute que c’est un métier, d’offrir des soins d’hygiène à des personnes vulnérables, et c’en est un autre, d’accompagner ces mêmes personnes dans leur apprentissage.

Ainsi, pendant qu’un cortège de chroniqueurs et de quidams se farfouillaient publiquement le malaise face à la pilosité d’une élue, mon amie vivait son propre malaise, face à une personne vulnérable qui méritait mieux qu’une assistance hésitante et contrariée.

Qu’ont ces deux situations en commun ? Elles n’ont rien à voir avec le poil… même si c’est de ça qu’on parle. Avec un minimum d’écoute et de bonne foi, on comprend que, dans un cas comme dans l’autre, il est question d’un enjeu plus large encapsulé dans un malaise face au corps d’autrui.

La promotion agressive de corps féminins lisses dans les récentes décennies a rendu élusive la notion de choix.

Adolescentes, nous faisions la guerre au poil et ne parlions jamais du pourquoi, seulement du comment. On se vantait d’être moins velue qu’unetelle, d’avoir osé la douloureuse épilation brésilienne en vue de la saison du bikini. On acceptait que des garçons à la pilosité aussi variable qu’inintéressante aient une opinion sur la nôtre.

Et aujourd’hui encore, alors qu’on peut aisément trouver en ligne des photos d’élus masculins, aisselles et mamelons au grand vent dans l’indifférence générale, quelques misérables poils d’aisselle d’élue féminine suffisent à soulever les passions.

Il est utile, avant de le prendre à rebrousse-poil, de descendre à la racine d’un sujet. Le ridicule ne repose pas sur le fait de parler de pilosité plutôt que d’environnement, de santé ou d’éducation, puisque – preuve à l’appui – il est possible de parler de tout ça à la fois. Ce qui est risible, c’est de réduire une situation à sa plus insignifiante variable pour la dénigrer et prétendre qu’on gagnerait à parler plutôt des « vraies affaires ».

La semaine dernière, pendant qu’on cherchait des poux à Catherine Dorion, mon amie m’annonçait qu’elle prenait une pause de son métier d’éducatrice spécialisée. Trop fatiguée. Affligée non pas par la pilosité de ses élèves, mais par la taille du défi et l’insuffisance des ressources. Fatiguée de devoir choisir entre le respect de ses limites et celui de ses élèves.

Nous aurions gagné à parler sans détour de poil, gagné à triturer le malaise persistant qui fait qu’on puisse trouver vulgaire un corps féminin qui n’existe pas pour plaire. Nous n’en serions sortis que mieux outillés pour parler de ces fameuses « vraies affaires ».

Car c’est bien le problème avec les vraies affaires. Elles exigent qu’on se mette l’orgueil à poil.

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