Bernard Landry 1937-2018 

L’homme qui détestait l’ombre

Je n’ai jamais su ce qui a pu, chez le jeune Bernard Landry, tendre autant le ressort qui le poussait vers la lumière. Vers la lumière des projecteurs, bien sûr, dont il était friand. Mais aussi vers les lumières du savoir, de la politique, du pouvoir, de l’indépendance.

Je n’ai jamais su, mais je l’ai assez observé pour comprendre que ce ressort le définissait tout entier et lui procurait l’énergie débordante qui le faisait bondir vers ses objectifs. Lesquels ? Ils étaient nombreux mais tous enroulés, enchevêtrés, pour tout dire fondus, dans un seul tenant où se confondaient sa soif de notoriété, sa volonté farouche de faire comprendre à tous qu’il avait raison, quel que soit le sujet, son ambition politique, son amour du Québec, sa volonté indépendantiste.

Alors qu’on sentait Lévesque fondamentalement ambivalent, Parizeau parfois détaché, Bouchard quelquefois un peu las, Landry avait toujours son potentiomètre à la position maximale. Il était une incarnation du volontarisme politique et économique. 

Comme ils disent en Abitibi, il ne baissait les bras que pour se retrousser les manches.

Il détestait l’ombre. Politiquement et personnellement. Leader étudiant, déjà cravaté, en 1964, il pestait contre l’ombre que portait le pouvoir économique anglophone (et francophobe) sur ceux qu’on appelait encore les Canadiens français. Rapidement, il en a conclu qu’il fallait sortir durablement le Québec de l’ombre canadienne. En 1976, l’avocat et économiste Landry fait partie du légendaire gouvernement Lévesque.

Lorsqu’on regarde et écoute, sortis des archives, la voix, le ton, l’attitude du jeune leader étudiant, puis du jeune ministre, on est frappés de découvrir comment sa personnalité est déjà entièrement constituée, qu’il n’en changera pas, jusqu’au poste de premier ministre et au-delà.

Mais il est encore dans l’ombre. De René Lévesque, ce qui va de soi. Mais aussi de Jacques Parizeau, qui domine l’action économique du gouvernement Lévesque et ne lui laisse que peu de rayons de soleil. Son heure ne vient toujours pas quand Parizeau tire sa révérence, début 1996, Lucien Bouchard s’imposant comme le choix de tous.

Mais Landry monte enfin en grade. Devient grand manitou des finances et de l’économie. Le chômage frise alors les 12 %. Au lendemain du référendum de 1995, accusé, et les autres indépendantistes avec lui, de nuire à l’économie québécoise, Landry en fait une affaire personnelle. Il déploie ses ailes, son talent, son audace.

Il avait résolu depuis 1982, et la publication de son énoncé de politique « Le virage technologique », que l’économie québécoise devait ajouter à ses richesses naturelles trop peu transformées localement un puits de richesse supplémentaire : les technologies du savoir.

Rien ne prédisposait le Québec à devenir un des hauts lieux mondiaux de la technologie. Bernard Landry a d’abord fait en sorte qu’il coûte moins cher d’investir au Québec en recherche et technologie que n’importe où ailleurs en Amérique. Chacun de ses budgets ajoutait sa panoplie de signaux favorables : par secteurs, régions, pour l’attraction fiscale des chercheurs. 

Il était preneur de tout ce qui pouvait propulser le Québec vers le haut de la chaîne technologique.

Mais il ne suffisait pas de construire la maison, il fallait attirer les clients. Avant Bernard Landry, le Québec n’était plus sur la liste des sites potentiels d’investissement. En infusant de son volontarisme le nouvel organisme Investissement Québec, dirigé avec talent par Louis Roquet, il allait faire en sorte qu’en quelques années, le Québec remporte des prix internationaux pour la qualité de son accueil. Un revirement complet de situation. Avant Landry, la présence québécoise à Davos était anecdotique. Avec lui, et avec la Super-SGF qu’il avait constituée autour de Claude Blanchet, le cocktail annuel du Québec de Davos devenait une des attractions de ce haut lieu de l’investissement.

Sous les conseils de l’idéateur Sylvain Vaugeois, Landry décide de redéfinir de fond en comble, de simplifier à l’extrême, les programmes d’attraction pour convaincre la française Ubisoft d’installer ses pénates nord-américains à Montréal. C’est un signal fort de renaissance de la métropole. (À l’époque, le premier ministre ontarien Mike Harris disait dans les gazettes que l’économie montréalaise allait tellement mal que c’était « une ville sans heure de pointe » !) Ubisoft n’est qu’une entrée en matière. Landry crée ensuite la Cité du multimédia, puis tourne son appétit vers le commerce électronique.

Son audace coûte cher ? Oui. Il subit les foudres des critiques. Mais ça marche. 

Les dépenses en R et D du Québec dépassent celles de l’Ontario. Montréal se hisse dans le peloton de tête des métropoles nord-américaines de ce qu’on appelle alors « l’économie du savoir ». 

Le premier vendredi de chaque mois, Bernard Landry scrute avidement les données de l’emploi, et voit le chômage descendre sous 11, puis sous 10, puis sous 9 %, avec une courbe descendante plus abrupte que celle du voisin américain. Il est sorti de l’ombre. Il a fait sortir l’économie québécoise de l’ombre.

Son obsession pour la création d’emploi tempère ses élans sociodémocrates. Il tique lorsque Lucien Bouchard décide d’ouvrir les vannes pour créer le réseau des centres de la petite enfance. Il maugrée lorsque Louise Harel propose d’imposer l’équité salariale au secteur privé – une première en Amérique. Mauvaise humeur, oui, mais pas de veto. Devenu premier ministre, il retrouve son équilibre politique : c’est lui qui fait voter la loi de lutte contre la pauvreté, la plus ambitieuse du continent.

Faisons la part des choses. Bernard Landry n’a pas joué un rôle important dans l’atteinte du déficit zéro, un effort colossal porté par Lucien Bouchard, son président du Conseil du trésor Jacques Léonard et les ministres sectoriels. Landry jouait au contraire les pères Noël, saupoudrant des offrandes à chaque budget, alors que le Trésor serrait la vis pendant le reste de l’année. Il n’était pas non plus un joueur central dans les sommets économiques de 1996, dont il craignait l’échec. D’autres facteurs sont aussi en jeu dans la transformation du Québec en locomotive technologique.

Mais s’il faut identifier un acteur, désigner un moteur principal dans la modernisation de l’économie du Québec, on ne trouvera personne pour rivaliser avec l’action de Bernard Landry. 

Je dirai davantage. Lorsque la crise économique a frappé, en 2008, le Québec fut un des endroits au monde qui a le mieux résisté au choc. Où le chômage, les faillites d’entreprises, les mises à la rue de propriétaires furent les moins importants. On le doit, pour beaucoup, à la modernisation du modèle québécois et de ses outils économiques qui fut l’œuvre de Bernard Landry.

Il y avait de la démesure dans son optimisme. Il prenait parfois ses désirs pour des réalités. C’était l’homme qui disait oui. Ministre, sa propension à s’engager dans tous les sauvetages d’entreprise, dans tous les projets, se heurtait parfois au refus glacial de Lucien Bouchard. Premier ministre, sa généreuse approbation de projets divers et variés faisait grincer, au Trésor, Joseph Facal et, aux Finances, Pauline Marois.

Il avait un rapport difficile aux médias. Journaliste, j’avais été un jour réveillé à l’aube pour subir ses foudres. Conseiller, je recevais ses appels outrés contre telle chronique, telle caricature. Il était particulièrement remonté contre un photomontage de la Gazette où on le voyait, fumant cigares, avec d’autres ministres, autour d’une table où étaient empilées des liasses d’argent. « Des gens vont penser que c’est vrai », pestait-il au bout du fil. Je lui conseillais calmement d’en parler à un avocat, dont je savais qu’il lui dirait qu’il n’y avait aucun recours.

Le calendrier a été cruel avec l’indépendantiste Landry. Il devient premier ministre à un moment de reflux de l’option. Il cherche des formules. Un point de passage. 

Grand partisan de l’Union européenne, il parle « d’Union confédérale » entre le Québec et le Canada. Affirme même dans un moment d’égarement que, comme le drapeau européen flotte sur les parlements nationaux, l’unifolié de l’union confédérale canadienne pourrait flotter sur le parlement de Québec. Jacques Parizeau lui fera la vie dure, par personnes interposées, de Conseil national en Conseil national.

Bernard Landry souhaitait être « élu » premier ministre en 2003. Il était jusque-là héritier du poste, dans l’ombre électorale de Lucien Bouchard. Mais ses chances sont bonnes d’être porté par son propre soleil. Le taux de satisfaction de son gouvernement est élevé. Avec la « Paix des braves », il a établi l’étalon-or des ententes avec une nation autochtone. L’économie tient. La générosité sociale-démocrate est de retour.

Jusqu’à ce que, pendant un débat, son opposant Jean Charest instrumentalise assez vicieusement une déclaration faite le jour même par Jacques Parizeau sur son discours controversé du soir du référendum. Landry est évidemment incapable, dans les heures qui suivent, de mettre cette crise derrière lui, car il faudrait le faire en tandem avec un Jacques Parizeau rétif. À l’impossible nul n’est tenu. L’affaire traîne et pousse une partie des électeurs, non à changer de politique, mais à changer d’acteurs politiques, ces tiraillements entre souverainistes ayant un goût d’on-en-a-assez-vu.

Landry n’y est pour rien. Mais c’est lui qui trinque. Il devait complètement entrer dans la lumière le jour de l’élection de 2003. Mais c’est l’ombre qui revient.

La cruauté ne vient jamais seule. Chef de l’opposition en 2005, alors que François Legault et Pauline Marois attendent leur tour en coulisses, il faut à Bernard Landry un grand jet de lumière pour compenser, dans son vote de confiance, la défaveur relative dont l’opinion l’accable.

Il obtient 76 %, juge le score insuffisant et démissionne sur-le-champ. Geste qu’il regrettera amèrement pendant de longues années.

La consolation est mince, mais il peut au moins contempler la robustesse de son édifice. Jean Charest tente de démanteler ce qu’il a construit. La réaction est vive. Le gouvernement libéral doit faire marche arrière. Sur les crédits d’impôt. Sur la SGF. Sur plusieurs des instruments de concertation et de développement économiques bâtis par Bernard Landry.

Au crépuscule de sa vie, au moment de faire les comptes, Bernard Landry savait-il combien les Québécois lui devaient ? Pouvons-nous seulement commencer à le mesurer ? Le Québec de 2018 est, économiquement et technologiquement, complètement désinhibé. Ambitieux. Visionnaire. Audacieux. C’est qu’il y a dans l’air qu’on respire et dans l’eau que l’on boit, une dose du volontarisme de Bernard Landry. Une portion de son énergie. Un reflet de sa lumière.

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