Grande entrevue Navdeep Bains, ministre fédéral de l’Innovation, de la Science et de l’Industrie

« Nos entreprises ont une mauvaise hygiène numérique »

Après avoir été durant quatre ans ministre fédéral du Développement économique, Navdeep Bains occupe aujourd’hui sensiblement les mêmes fonctions dans le nouveau gouvernement libéral. Son mandat de ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie l’amènera toutefois à prioriser le développement des technologies propres au pays et à colmater les brèches de l’économie numérique qui menacent les entreprises et la vie privée des Canadiens.

Vous avez été ministre du Développement économique durant quatre ans. Quels ont été les éléments qui ont marqué ces quatre années et dont vous êtes le plus satisfait ?

Ma priorité – et celle du gouvernement – était de mettre en place un contexte favorable pour les entrepreneurs, les travailleurs et les entreprises, un contexte qui allait permettre de générer de la croissance économique et offrir des possibilités aux Canadiens de toutes les régions. Le taux de chômage est passé de 7,1 % à 5,9 % durant ces quatre ans, ce qui démontre que la situation s’est améliorée. Je suis particulièrement fier de notre programme Brancher pour innover qui a permis à plus de 900 communautés de partout au pays d’avoir accès à l’internet haute vitesse. Dans l’économie numérique d’aujourd’hui, il est essentiel pour les entreprises, pour les étudiants, pour la santé d’être branché et on va poursuivre notre objectif d’arriver à connecter 100 % de tous les Canadiens d’ici 2030.

Vous êtes encore un ministre économique, mais la fonction Science et Innovation semble prendre une plus grande importance dans vos attributions. De quelle façon cela change-t-il votre mandat ?

La priorité reste la croissance économique et l’emploi, mais il faut aussi développer une culture de l’innovation partout au pays. Cela fait défaut au Canada, surtout chez nos PME qui n’investissent pas assez en recherche et développement. Implanter cette culture ne se fait pas en six mois, cela va prendre du temps, mais il faut le faire. Il faut amener les universités à collaborer avec les industries et que les entreprises travaillent ensemble même si elles sont concurrentes. On a déjà pris des mesures concrètes en mettant sur pied le Fonds stratégique pour l’innovation qui a investi dans plusieurs initiatives importantes.

Ce Fonds stratégique pour l’innovation a permis la création de super grappes autour de l’intelligence artificielle. Êtes-vous satisfait des résultats obtenus jusqu’à maintenant ?

Absolument. On a créé cinq super grappes de l’intelligence artificielle partout au pays dont la grappe Scale AI de Montréal qui cherche à favoriser l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les chaînes d’approvisionnement. C’est un succès. On est en train de bâtir des écosystèmes où les grandes entreprises travaillent avec des PME et des centres de recherche universitaires. On investit pour améliorer les façons de transporter les biens et services, de rendre optimales les chaînes d’approvisionnement. Les gains d’efficacité que l’on va générer vont nous permettre de réduire notre empreinte carbone et de réaliser notre objectif d’une économie faible en émissions de carbone.

La lettre de mandat que vous avez reçue insiste sur l’adoption prochaine d’une charte canadienne du numérique. Qu’en est-il exactement de cette charte et à quoi servira-t-elle ?

L’économie est devenue numérique. Le virage a cependant ouvert beaucoup de brèches dans la vie privée des Canadiens. On l’a vu au Québec avec le vol de données chez Desjardins, mais la situation est préoccupante partout au pays. On s’est engagés à modifier la loi sur la vie privée pour assurer aux Canadiens une meilleure protection contre ces brèches. Je travaille avec le ministre de la Justice et le ministre du Patrimoine pour instaurer la charte canadienne du numérique. On veut agir rapidement pour protéger la vie privée et aussi restaurer la confiance des Canadiens. Mais les entreprises, nos PME en particulier, ont une mauvaise hygiène numérique. On va mettre sur pied un programme de certification pour les PME et un centre d’excellence en cybersécurité. Avec la technologie 5G qui s’en vient, tout va être interconnecté. Il faut être prêt.

Vous allez participer dans les prochains jours au Forum économique mondial de Davos. Quels vont être les principaux enjeux qui vont vous mobiliser durant ce Forum ?

Je vais avoir plusieurs rencontres qui vont tourner autour des thèmes qui sont en évidence cette année à Davos, soit les technologies propres, l’économie sobre en carbone et la cybersécurité. J’ai rencontré hier Éric Martel, le PDG d’Hydro-Québec, et on a discuté de la technologie de leur batterie électrique. On va en reparler à Davos. Je dois rencontrer plusieurs dirigeants d’entreprises de technologies propres pour les inviter à venir investir au Canada. On a déjà une bonne expertise dans le domaine au Canada où 12 de nos entreprises figurent dans le palmarès des 100 plus grosses « clean tech » au monde. Les entreprises de technologies propres forment un secteur économique qui va générer un chiffre d’affaires de 2200 milliards en 2022. Ce n’est pas dans 30 ans, c’est demain. Il faut être là et participer à la transition d’une économie faible en carbone.

Vous êtes l’un des rares ministres du gouvernement fédéral, avec Bill Morneau aux Finances et Marc Garneau aux Transports, à avoir gardé votre ministère. Est-ce que vous êtes indispensable pour l’économie canadienne ?

Je ne suis sûrement pas indispensable pour l’économie canadienne, mais si je peux participer à la continuité, alors je suis fier de le faire. Je crois à l’importance de développer une culture de l’innovation, c’est ça qui va nous permettre de nous distinguer.

On m’a dit que vous avez consacré vos deux derniers étés aux 3F. Que sont exactement les 3F ?

Les 3F, ce sont mes priorités durant l’été. La famille, la santé (fitness) et le français. Depuis deux ans, je suis des cours intensifs de français durant l’été. Malheureusement, je le fais à Mississauga, parce que je veux rester proche de ma famille. Je préférerais être en immersion au Québec, mais je fais des progrès [dit-il dans un français impeccable…].

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