Chronique

Œdipe en prend plein la gueule

Un jour qu’on s’écrivait sur je ne sais plus trop quel sujet politique, j’ai dit à Jacques Thériault : faudra bien que tu m’expliques une bonne fois ton amour de la boxe.

Pour qui ne le connaîtrait pas, l’homme a roulé sa bosse dans les médias, côté sport ces dernières années, de Radio-Canada à CKAC au 98,5, où il décrit encore des combats ou commente le soccer, son autre passion sportive.

Le coma d’Adonis Stevenson nous a fourni le prétexte. Il s’est ramené à La Presse hier matin, où il a secoué toute la salle de rédaction, juste à jaser tranquillement. Faut dire que l’homme n’est pas exactement un chuchoteur, et quand il parle de boxe, y a rien à faire, le volume est au maximum.

N’allez pas croire qu’on a affaire à une brute, c’est plutôt un tendre, la carapace n’est pas très épaisse, ça s’entend à l’oreille nue. L’homme fait dans les concours de slam, qui est le mot un peu hip pour ce qu’on appelait naguère des soirées de poésie. Il en a écrit un sur la boxe, d’ailleurs, qui raconte l’histoire d’un de ces « journeymen » faire-valoir de champions, qui pense s’en sortir ce soir-là contre un beau blond, qui voit des flashes, qui touche à la gloire et à l’argent, je vous dis pas comment ça finit mal, vous irez le lire sur sa page Facebook.

D’où ma question : c’est quoi exactement, le plaisir de voir deux gars (ou deux filles) se taper dessus ?

***

Thériault était un amateur ordinaire avant d’aller s’occuper des communications chez InterBox, l’ancienne boîte d’Yvon Michel.

« Je suis arrivé là en simple amateur, j’avais vu des grands combats, j’avais une vision un peu mythique de la boxe… Et je suis tombé en amour avec ce sport. Avec le monde de la boxe. Leur authenticité. En dehors de toute l’esbroufe, il y a le courage immense des boxeurs. L’intelligence des entraîneurs. »

« Le plus bouleversant, ç’a été le 10 juillet 2001, quand Éric Lucas est devenu champion du monde. Je suis monté sur le ring pour le prendre dans mes bras. »

— Jacques Thériault

« J’ai vécu le revers de cette médaille, deux ans plus tard à Leipzig, quand il s’est fait voler son titre. J’ai pleuré abondamment… J’oublierai jamais les 75 Québécois qui avaient fait le voyage pour lui et qui l’ont accueilli après dans le lobby de l’hôtel, ses yeux pleins d’eau…

— J’admets que l’entraînement de boxe est peut-être ce qu’il y a de plus exigeant physiquement, mais ça ne te fait rien qu’on envoie ces athlètes superbes se massacrer les uns les autres ?

— Attends. Oui, c’est dangereux, oui, c’est brutal. Mais c’est pas violent. Le hockey est violent ! Tom Wilson, un récidiviste [qui revient d’une suspension de 20 matchs], qui frappe un gars par-derrière, bang ! Même pas suspendu ? Ça, ça me dérange. À la boxe, c’est face à face.

— Mais s’entraîner pour se faire détruire ?

— Tous les athlètes de haut niveau se font détruire le corps ! Le gars qui se met sur deux planches en dessous de ses pieds à Kitzbühel pour descendre la montagne sur la glace à 120 km/h, il est pas sûr d’arriver vivant en bas ! Les morts en sport automobile, tu veux en parler ?

– Il y a une différence fondamentale entre le risque et la finalité du sport. Le but dans le ski, c’est pas de faire tomber quelqu’un d’autre. À la boxe, l’objectif, c’est de blesser le cerveau de l’adversaire…

— C’est pas vrai ! La finalité, c’est de gagner, et le K.-O., c’est seulement un des outils de la boxe.

— Voyons donc, un peu de sincérité. Le summum, c’est quand même le K.-O. Et on sait tous que c’est un risque mortel.

— J’ai entendu quelqu’un à Radio-Canada parler de permis de tuer, j’ai hurlé dans ma cuisine ! [Il hurle du haut de la mezzanine de La Presse aussi].

Toi, lundi, tu écris qu’il y a le frisson de la mort. J’étais pas content. Voyons donc ! Personne, mais personne ne pense qu’un boxeur va mourir ! Quand un K.-O. arrive, la foule est tout excitée, mais immédiatement, tout le monde se dit : j’espère qu’il va se relever…

Sidney Crosby, il subit une autre commotion cérébrale, c’est fini. J’ai pas les stats, mais je te dis qu’il n’y a pas plus de boxeurs “punchés” (le cerveau en compote, disons) que de joueurs de la NFL.

Roy Jones, George Foreman, ces gars-là sont intellectuellement tous là. Bernard Hopkins, qui s’est battu jusqu’à 50 ans, pose-lui pas une question, il est parti pour 20 minutes !

— Il y a quand même eu deux morts depuis un an et demi au Canada, et là, Adonis Stevenson dans le coma…

— Oui, shit happens. Mais là, on nage en pleine hystérie. Écoute, je suis pas capable de voir deux gars se battre dans la rue. Mais deux gars dans une arène, avec les règles du Marquis de Queensbury, c’est magnifique. Ben oui, je vois tout ça, il m’arrive d’avoir des doutes, de me demander si ça a du sens. Mais tabarnak, on va tu vivre dans une société où tout doit être aseptisé, moralement correct ?

L’être humain, asti, n’est pas parfait ! Il vit autant de ses forces que de ses faiblesses. La boxe, c’est le summum du courage dans un sport.

Est-ce qu’il faut réduire le nombre de rounds ? Je sais pas. On est passé de 15 à 12 quand on a vu que les accidents arrivaient dans les trois derniers. Mais les boxeurs sont suivis, ils ont un bilan de santé extrêmement sérieux, et les commissions athlétiques surveillent le sport.

— OK, mais quand même, voir les gens se faire mal, juste ça…

— T’as le droit de pas aimer la boxe. C’est correct. T’as le droit de trouver ça dégueulasse. C’est OK, les neurologues s’expriment. Mais à la fin, c’est une question de gestion du risque.

C’est rarement le coup de poing de trop, mais le combat de trop. Des fois, les gars n’ont pas une fiche reluisante, mais s’accrochent parce que c’est tout ce qu’ils savent faire, tout ce qu’ils aiment faire. Les journaliers de la boxe, ceux qu’on envoie comme faire-valoir. Je pense à Reggie Strickland [276 défaites en 363 combats]. C’est pas le gars le plus amoché. Mais je vois des fiches de gars qui sont 0-14, dont 13 défaites par K.-O., et je me demande comment ça se fait qu’ils ont une licence ! Mais ça n’arrive pas ici.

C’est sûr que c’est tout croche comme sport avec quatre associations et toutes sortes de titres. Mais on sait qui sont les vrais. Hopkins, il disait : “Mettez-vous en ligne, je vais vous prendre toute la gang un par un.” Jean Pascal, quoi qu’on dise, il a une vraie mentalité de champion. Il n’a eu peur de personne.

— Tu voudrais que tes enfants boxent ?

— Oui, mais pas avant 15, 16 ans. Je voudrais pas qu’ils jouent au hockey !

— Je n’accepte pas les comparaisons statistiques entre la boxe et les sports de contact. D’abord, parce que le but du hockey et du football n’est pas d’abord de se cogner ; ensuite, parce que les joueurs de hockey jouent 80, 100 matchs. Les boxeurs montent dans le ring deux, trois, au pire cinq fois pendant une demi-heure. Ça ne tient pas la route.

— OK, laisse faire les statistiques.

Yves, la vie, c’est pas facile. La vie, c’est un combat. On va-tu être obligés de faire juste des sports cute ? On va-tu juste jouer au crisse de badminton ?

J’aurais aimé avoir le courage de ces gars-là. Ou d’un joueur de ligne au football. Je l’ai pas. Mais je les admire tellement.

Ah, je le comprends, le débat philosophique ! Éthique. Mais sais-tu quoi ? Hopkins, comme un paquet d’autres, s’il avait pas eu la boxe, il s’en serait jamais sorti. Y en a qui sont retombés dans la pauvreté, dans le crime, la dope, c’est sûr, mais au moins quand ils boxaient, ils étaient dans le bon chemin. C’est déjà ça.

Tu dis quoi à ceux-là, que la société a laissés derrière, eux qui disent : “Je vais m’en sortir avec mes deux poings, pas dans le crime, mais dans l’arène, c’est soit ça, soit je me fais tirer dessus par la police…” Toi, tu dis : “Non, non, c’est pas bien la boxe ?”

— Ben, à ta façon de me regarder, je lui dirais pas directement de même… Mais de un, on passe vite sur les oubliés, qui sont la majorité, et de deux, est-ce qu’on peut pas offrir autre chose ?

— La passion, c’est irrationnel. C’est comme l’amour fou. Et ma passion pour la boxe, c’est de cet ordre-là, je l’avoue. Il y a une brutalité animale en chacun de nous. Il faut la contenir, c’est sûr. Mais on l’a tous. Une force primale. Elle s’exprime dans la boxe, chez les femmes aussi en passant, il y en a de plus en plus, et des sacrées bonnes. Ça doit exister. Avec l’encadrement le plus sévère possible.

Regarde les joueurs de hockey après les matchs, ça se regarde même pas. Les boxeurs se prennent par le cou, se disent : “T’as un cœur de champion, bravo mon frère…”

Faut pas croire à la promotion, quand Mike Tyson dit qu’il va manger le cœur des enfants de Lennox Lewis… Après, quand il a perdu, Tyson a dit : “Tu le sais que je t’aime, j’aime ta mère, regarde, elle est ici…” Le gagnant réconforte le perdant après qu’il a sauté dans les airs. Micky Ward et Arturo Gatti, deux grands rivaux, sont devenus les meilleurs amis du monde.

— Au risque de mourir ou de faire mourir…

— Non, c’est pas vrai que la mort est un enjeu. Mais on touche à l’immortalité, oui. C’est le plus proche de la tragédie grecque, unité de temps, de lieu, d’action, et des héros qui ne peuvent pas échapper à leur destin… »

Qu’est-ce que vous voulez répliquer à ça ? Œdipe qui en prend plein la gueule…

On s’est salués, on sait qu’on ne sera jamais d’accord, ça ne se discute pas, la passion.

Mais les règles du jeu, oui.

Et cette discussion-là doit continuer.

Revue de l’année 2018

Yves Boisvert sera présent, aux côtés de nombreux chroniqueurs et journalistes de La Presse comme Philippe Cantin, Nathalie Petrowski, Marie-Claude Lortie, Francis Vailles et Rima Elkouri, lors d’une soirée spéciale qui présentera les coulisses des grands reportages qui ont marqué l’année 2018. Directeurs de l’information, photographes et artisans qui créent chaque jour La Presse+ seront également dans la salle avec vous, pour échanger sur leur métier et répondre à vos questions. La rencontre aura lieu au M TELUS, à Montréal, le jeudi 6 décembre à 19 h 30.

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