Chronique

La boxe, c’est pour tuer

Tim Hague : ce nom ne vous dit probablement rien si vous n’êtes pas un maniaque d’arts martiaux. Cet athlète a subi un K.-O. dans un combat de boxe à Edmonton le 16 juin 2017. Il est mort deux jours plus tard.

Un mois plus tôt, David Whittom avait été envoyé au tapis dans un combat de boxe à Fredericton. Après 10 mois dans le coma, il est mort le 16 mars, cette année.

C’est la faute à pas de chance, qu’on nous dira. On peut mourir en traversant la rue, qu’on vous dira. Ou juste « en allongeant le pas », comme chantait l’autre.

N’empêche : depuis un an et demi, deux boxeurs canadiens sont morts au combat.

Et voilà qu’Adonis Stevenson est hospitalisé après avoir été assommé samedi soir à Québec. Le champion du monde montréalais est passé de l’état « critique » à « stable », selon son gérant Yvon Michel. On lui souhaite de s’en sortir sans trop de séquelles.

Mais voyez comment, déjà, les rationalisations abondent. Peut-être était-il trop habitué à dominer ses adversaires ? Peut-être, à 41 ans, est-il devenu plus fragile ?

C’est tout un milieu sportif et médiatique qui titube en même temps, assommé, attristé bien sûr. Mais dans le déni le plus hallucinant.

S’il vous plaît, un peu de sincérité. La boxe, c’est pour tuer.

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Arrêtez de hurler, amateurs de boxe. Bien entendu, le sport ne consiste pas littéralement à tuer l’autre. C’est ritualisé. C’est différé. On met des gants. On limite le temps. On engage un arbitre. Des commissaires.

Mais à la fin, c’est quoi, la boxe ? C’est viser la tête. Viser les organes vitaux.

Et pour ça, on entraîne des athlètes de haut niveau. Force, endurance, dextérité… les champions de boxe sont des sportifs comme on n’en voit pas beaucoup. Et courageux. C’est fascinant, comme sport, je ne le nie pas, c’est enivrant, y a pas à dire.

Sauf que dans leur cas, la commotion cérébrale n’est pas un risque du métier, un accident. C’est un objectif. Une étoile à son cahier. Il a 27 combats, 25 victoires, dont 19 K.-O. Les vraies victoires sont des K.-O., allons, c’est là qu’on détermine les « vrais ».

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Au fil des ans, on a rendu le sport moins mortel. On l’a encadré. On l’a limité. D’après une recension (forcément incomplète) du Clinics in Sports Medicine, il y a eu 659 morts résultant de combats de boxe dans le monde entre 1918 et 1997. Depuis les années 80, le nombre de morts par année a diminué sensiblement.

Il faut dire que la boxe a perdu de son lustre, avec la multiplication des catégories de poids (17) et des associations désignant des « champions du monde ».

Les grands réseaux, qui font vivre les sports professionnels en Occident, ont presque tous délaissé la boxe, précisément parce que c’est un non-sens médical. Le New York Times ciblait la mort du Coréen Duk-koo Kim aux mains de Ray Mancini comme un tournant dans la marginalisation de la boxe. Elle vit maintenant de la télé payante essentiellement, a perdu plein de gros commanditaires, et si tout le monde et sa sœur connaissaient Ali, Foreman et autres Joe Louis, plus personne ne peut nommer trois champions en dehors des cercles d’amateurs de boxe.

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Le déni est proprement renversant chez les amateurs et certains commentateurs de sport. Les mêmes qui dénoncent l’hypocrisie de la NFL ou de la Ligue nationale de hockey en matière de violence et de coups à la tête parlent de boxe comme d’un sport légitime à part entière.

Ça se défend, remarquez bien. Faudrait juste le dire franchement. Dire que ça fait partie du frisson : peut-être que quelqu’un va mourir. Les boxeurs le savent, eux, ils en parlent. Ils peuvent mourir chaque fois qu’ils se battent.

Mais le milieu de la boxe fait semblant que non.

Faudrait pas le dire en toutes lettres ? Peut-être que quelqu’un va mourir ce soir, mesdames et messieurs, c’est terrible à dire, mais ça se pourrait…

Ça ne se dit pas, évidemment. Trop de franchise verrait débarquer la protection de la jeunesse et la police des mœurs.

Toutes les associations médicales, année après année, disent que les enfants et les adolescents ne devraient jamais pratiquer la boxe. Des médecins parlent de maltraitance d’enfants pour ceux qu’on laisse se battre, même dans de bonnes conditions, et c’est l’évidence scientifique même.

On nous dira : pour certains, c’est la planche de salut, et c’est indéniable. J’admire leur courage fou.

On parle moins des 99,9 % qui sont restés dans le ghetto, K.-O. ben raide…

Mais eh, c’est le « noble art », non ?

Le noble et triste art de tuer et de se faire tuer, oui.

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