politique

La démission de Judy Wilson-Raybould de son poste de ministre des Anciens Combattants a provoqué un coup de tonnerre dans la capitale fédérale. Analyse et compte rendu.

Analyse

Une déclaration de guerre

Ottawa — À l’instar de leurs rivaux conservateurs et néo-démocrates, les stratèges libéraux ont passé la journée d’hier à analyser les conséquences politiques à court et à moyen terme de la décision de Jody Wilson-Raybould de claquer la porte du Cabinet, alors que la tempête provoquée par les allégations d’ingérence politique pour éviter un procès à SNC-Lavalin continuait de prendre de l’ampleur.

« C’est quoi, les prochaines étapes ? », s’interrogeait à voix haute hier soir un stratège libéral, quelques heures à peine après avoir appris avec stupeur la démission de Mme Wilson-Raybould, qui aura dirigé pendant moins d’un mois le ministère des Anciens Combattants, après avoir été ministre de la Justice pendant trois ans.

À la lumière de la lettre de démission que Mme Wilson-Raybould a publiée hier, la prochaine étape est simple. L’ex-ministre veut parler. Elle veut expliquer en détail ce qui s’est passé quand le bureau du premier ministre a évoqué l’automne dernier la possibilité que le gouvernement fédéral tente de négocier une entente à l’amiable avec SNC-Lavalin, qui fait face à des accusations de fraude et de corruption pour avoir versé des millions de dollars en pots-de-vin entre 2001 et 2011 afin d’obtenir des contrats du gouvernement de la Libye.

En octobre, le Service des poursuites pénales du Canada a statué que la firme d’ingénierie de Montréal ne remplissait pas les critères pour se prévaloir du nouveau régime d’accord de réparation, adopté par le gouvernement Trudeau au printemps dernier justement pour éviter des procès à des entreprises comme SNC-Lavalin, à condition qu’elles reconnaissent leurs fautes, s’engagent à améliorer leurs pratiques et qu’elles paient une amende salée.

Astreinte au silence jusqu’ici, l’ex-ministre veut être en mesure de dévoiler la nature des échanges qu’elle a eus dans ce délicat dossier avec le principal conseiller du premier ministre, Gerald Butts, en novembre dernier, quelques semaines après que le Service des poursuites pénales du Canada eut confirmé son refus de négocier une entente à l’amiable.

Mais au préalable, elle doit se libérer du privilège de confidentialité du Cabinet qui l’empêche de donner sa version des faits en tant qu’ancienne titulaire du ministère de la Justice.

« Je suis consciente que plusieurs Canadiens souhaitent que je m’explique sur les questions qui ont retenu l’attention des médias au cours de la dernière semaine. Je suis en train d’obtenir des conseils sur les sujets que je peux légalement discuter dans ce dossier », a écrit Mme Wilson-Raybould dans sa fameuse lettre.

À cette fin, elle a retenu les services de l’ancien juge de la Cour suprême du Canada Thomas Albert Cromwell pour la guider dans cette démarche hautement périlleuse.

Déclaration de guerre

En soi, la lettre de démission qu’elle a fait parvenir à Justin Trudeau hier est une forme de déclaration de guerre à l’entourage du premier ministre, qui, à ses yeux, a contribué à sa rétrogradation lors du dernier remaniement ministériel, survenu le 14 janvier. Et pour s’assurer qu’elle sortira victorieuse de ce bras de fer, elle a décidé de faire appel à un ancien magistrat du plus haut tribunal du pays.

De passage à Winnipeg en fin de journée hier, le premier ministre a dit être « surpris » et « déçu » de la décision de celle qui était considérée comme une candidate vedette du Parti libéral du Canada en Colombie-Britannique au dernier scrutin.

« Cette démission est incompatible avec les conversations que j’ai eues avec Jody il y a quelques semaines », a soutenu M. Trudeau, insistant pour dire à plusieurs reprises que son gouvernement « a fait son travail en respectant toutes les normes établies » dans l’affaire SNC-Lavalin.

« Si [elle] avait l’impression que le gouvernement ne faisait pas bien son travail ou ne respectait pas toutes les normes, c’était sa responsabilité de venir m’en parler, ce qu’elle n’a pas fait. »

— Le premier ministre Justin Trudeau

De tels propos du premier ministre risquent de jeter davantage d’huile sur le feu et de convaincre Jody Wilson-Raybould, une ancienne procureure de la Couronne en Colombie-Britannique qui a aussi été chef régional de l’Assemblée des Premières Nations de cette province, à aller jusqu’au bout de sa démarche pour tirer toute cette affaire au clair.

En claquant la porte hier, Mme Wilson-Raybould a aussi porté un dur coup aux efforts du gouvernement Trudeau pour assurer une véritable « réconciliation » avec les Premières Nations – l’une des priorités de son premier mandat. D’ailleurs, des leaders de plusieurs communautés autochtones ne mâchent pas leurs mots pour dénoncer le traitement que le premier ministre lui a réservé au cours des dernières semaines, soit depuis le remaniement de janvier. M. Trudeau a tenté de répondre à ces critiques hier soir en disant que le travail de réconciliation était plus grand que l’œuvre d’une seule personne.

Pour les partis de l’opposition, Jody Wilson-Raybould est devenue en quelques jours seulement une véritable héroïne pour avoir défendu la primauté du droit alors qu’elle était considérée comme une adversaire politique à battre il y a un mois.

« Si cela n’était pas évident auparavant, la démission de Mme Wilson-Raybould indique très clairement que Justin Trudeau tente de cacher la vérité dans l’affaire SNC-Lavalin », a commenté hier le chef conservateur Andrew Scheer, de passage à Fredericton, au Nouveau-Brunswick.

Le supplice de la goutte

Chose certaine, l’affaire SNC-Lavalin prend de plus en plus la forme d’un supplice de la goutte depuis que le quotidien The Globe and Mail a rapporté, la semaine dernière, les allégations selon lesquelles le bureau du premier ministre aurait fait pression sur Mme Wilson-Raybould pour éviter à la firme québécoise un procès pour fraude et corruption en lien avec ses activités en Libye.

Lundi, le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, Mario Dion, a acquiescé à une demande du NPD en annonçant la tenue d’une enquête pour faire la lumière sur de possibles tentatives d’influence. Son rapport pourrait être déposé dans six mois, à quelques semaines des élections fédérales.

Hier, Jody Wilson-Raybould a décidé de démissionner du Cabinet afin d’avoir les coudées franches pour donner sa version des faits, qui pourrait contredire celle du premier ministre.

Et aujourd’hui, le Comité permanent de la justice de la Chambre des communes doit décider s’il entreprend sa propre enquête en invitant à venir témoigner l’ancienne ministre, son successeur David Lametti et de proches collaborateurs du premier ministre.

Il y a deux semaines, les libéraux de Justin Trudeau ont entrepris sans coup férir le dernier tour de piste parlementaire à la Chambre des communes avant le déclenchement des élections fédérales. Depuis l’éclatement de l’affaire SNC-Lavalin, la semaine dernière, ce dernier tour de piste s’est transformé en une véritable course de haies au dénouement imprévisible.

Politique

« Je suis surpris et déçu de sa décision »

Justin Trudeau défend le travail de son gouvernement après la démission de la ministre Jody Wilson-Raybould

Le premier ministre Justin Trudeau reste ferme : « [son] gouvernement a fait son travail » dans l’épineuse affaire SNC-Lavalin, qui prend des proportions de crise profonde au lendemain de la démission surprise de l’ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould.

« Je suis surpris et déçu de sa décision, et pour être honnête, je ne la comprends pas totalement », a lancé Justin Trudeau lors d’un point de presse attendu, hier, à Winnipeg. Quelques heures plus tôt, Mme Wilson-Raybould avait provoqué un coup de tonnerre en claquant la porte du Cabinet, moins d’une semaine après l’éclatement de la controverse.

« Notre gouvernement a fait son travail dans les normes établies », a martelé le premier ministre, qui nie en bloc depuis la première heure les « allégations » du Globe and Mail selon lesquelles Mme Wilson-Raybould aurait subi des « pressions » pour faire éviter un procès criminel au géant SNC-Lavalin lorsqu’elle était à la tête du ministère de la Justice.

« Si elle avait l’impression que le gouvernement ne faisait pas bien son travail ou qu’il ne respectait pas toutes les normes, c’était sa responsabilité de venir m’en parler, ce qu’elle n’a pas fait », a appuyé M. Trudeau, qualifiant la décision de son ex-ministre d’« incompatible » avec les discussions qu’il a eues avec elle, notamment lors du remaniement ministériel de janvier dernier, et pendant sa visite à Vancouver en début de semaine.

La démission de Judy Wilson-Raybould de son poste de ministre des Anciens Combattants, où elle avait été mutée il y a moins d’un mois, a eu l’effet d’une bombe dans la capitale fédérale. Mais la question est maintenant sur toutes les lèvres : est-ce que l’ex-procureure générale du Canada donnera sa version des faits dans l’affaire SNC-Lavalin ?

L’élue de Vancouver a indiqué dans sa lettre de démission, qu’elle a publiée sur son compte Twitter, qu’elle avait sollicité les services de l’ex-juge à la Cour suprême du Canada Thomas Albert Cromwell, pour l’aiguiller sur le sujet. « Je suis consciente que plusieurs Canadiens souhaitent me voir parler », a-t-elle écrit au premier ministre.

« Justin Trudeau doit faire preuve de transparence »

C’est ce que réclament d’ailleurs ardemment les partis de l’opposition à Ottawa.

« La démission de Mme Wilson-Raybould montre très clairement que le gouvernement de Justin Trudeau essaie de camoufler la vérité dans cette affaire. »

— Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

Le chef conservateur a sommé le gouvernement libéral de faire la lumière sur la controverse. Un avis partagé par le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh. « Justin Trudeau doit faire preuve de transparence », a-t-il exigé, enjoignant, tout comme l’a fait M. Scheer, au Comité permanent de la justice de la Chambre des communes de faire entendre « les acteurs-clés » de cette tempête politique.

Ce comité, composé majoritairement d’élus libéraux, se réunit aujourd’hui à la demande des membres conservateurs et néo-démocrates pour « étudier les allégations d’ingérence du bureau du premier ministre dans une poursuite criminelle ».

En entrevue à l’émission Power and Politics sur les ondes de CBC, le président du comité, le libéral Anthony Housefather, a joué de prudence en se limitant à admettre qu’« il fallait faire quelque chose » dans ce dossier. Interrogé sur le sujet, Justin Trudeau a pour sa part rappelé « l’indépendance » du processus et a soutenu ne pas vouloir s’en mêler.

Hier, M. Trudeau a fermé un peu plus la porte sur la possibilité de lever le privilège de confidentialité avocat-client qui contraint au silence l’ex-procureure générale du Canada. « Il y a un danger réel qui m’a été signalé », a soulevé le premier ministre, faisant référence aux dossiers judiciarisés impliquant SNC-Lavalin et le gouvernement canadien.

Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, assure pour l’heure les responsabilités du ministère des Anciens Combattants. Il a d’ailleurs été impossible de confirmer si Jody Wilson-Raybould demeurait au sein du caucus libéral.

Les chefs autochtones choqués

Le « traitement réservé » à l’ex-ministre de la Justice dans l’affaire SNC-Lavalin choque le grand chef de l’Union des chefs autochtones de la Colombie-Britannique, Stewart Phillip. « Pour être franc, je suis totalement fâché de voir cette leader incroyable, cette femme de principes et réputée auprès des communautés autochtones partout au pays, être traitée de cette manière minable par le bureau du premier ministre », a affirmé sans détour le chef Phillip, en entrevue avec La Presse. Le chef autochtone se dit convaincu que Mme Wilson-Raybould devait avoir « des considérations valables » pour démissionner. Un peu moins connue au Québec, l’ex-ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould a été la première autochtone à occuper cette prestigieuse fonction lorsqu’elle a été nommée par Justin Trudeau en 2015. 

Accusations possibles du DPCP 

Legault « va examiner » le dossier de SNC-Lavalin

Le premier ministre François Legault va examiner le dossier de SNC-Lavalin alors que le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) pourrait déposer, d’ici l’été, quatre chefs d’accusation contre l’entreprise concernant des pots-de-vin versés au Québec. M. Legault dit avoir appris dans La Presse, hier, la possibilité que des accusations soient portées par les procureurs relevant de la ministre de la Justice du Québec, Sonia LeBel. Le dossier fait suite à une enquête de la Gendarmerie royale du Canada. Ces accusations s’ajouteraient à celles de la Couronne fédérale dans un autre dossier. M. Legault a déjà demandé à Ottawa de permettre à SNC-Lavalin de conclure une entente à l’amiable pour éviter un procès criminel. Or, le DPCP ne serait pas lié par une telle entente. Qu’entend faire M. Legault face au risque d’accusations contre SNC-Lavalin par les procureurs du Québec ? « On va examiner le cas au Québec, on vient de l’apprendre », a-t-il répondu avant la période des questions au Salon bleu. — Tommy Chouinard, avec la collaboration de Vincent Larouche, La Presse

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