Tennis

Fernandez a de (très) grandes ambitions

« Mon premier objectif, c’est d’être la numéro un au monde, bien sûr. »

La Lavalloise Leylah Annie Fernandez lance ce puissant énoncé devant les journalistes d’une petite voix délicate. L’objectif n’est pas minime, et le fait d’ajouter ce « bien sûr » lui donne une dimension supplémentaire.

On peut y voir toute la candeur de ses 16 ans, mais aussi une confiance décuplée par son récent triomphe au tournoi de Roland-Garros junior, samedi.

Elle est devenue, après tout, la première Canadienne à remporter le prestigieux tournoi junior parisien. Eugenie Bouchard avait gagné le tournoi de Wimbledon junior en 2012.

« J’espère éventuellement remporter Roland-Garros chez les professionnels, et pourquoi pas 12 fois comme Rafael Nadal ? »

— Leylah Annie Fernandez

Certains y percevraient de l’arrogance. Et pourtant, cette jeune fille toute menue et sympathique dégageait plutôt une certaine timidité et beaucoup de maturité, hier, lors de son point de presse au stade IGA.

« J’ai vu les deux fonctionner, a confié à La Presse le responsable du volet féminin à Tennis Canada, Sylvain Bruneau. Ashleigh Barty, qui vient de remporter Roland-Garros, avait une approche différente de celle de Leylah. J’aime l’idée de voir grand. Mais ensuite, il faut retrousser ses manches et se mettre au travail. Dans son cas, je sais qu’elle va le faire. Elle est extrêmement compétitive en match, mais elle travaille aussi très fort lors des entraînements. Ce n’est pas donné à toutes les joueuses d’avoir les deux. »

Justine Henin

Fernandez peut se permettre de voir grand. En finale, à Paris, elle a écrasé sa rivale de 18 ans, Emma Navarro, 6-3 et 6-2. Elle n’a perdu aucune manche lors du tournoi.

« J’ai toujours cru que je pourrais être la prochaine Canadienne à accomplir de grandes choses, dit-elle. Mais il ne faut pas oublier la génération précédente, Vasek Pospisil, Eugenie Bouchard, Rebecca Marino, ce sont eux qui nous ont permis d’y croire. »

Bruneau voit en elle une athlète unique parmi l’élite canadienne. « Son style de jeu est différent de celui des autres. Elle est capable de s’adapter au style de jeu de l’adversaire. Elle n’est pas ultra-puissante, mais elle prend la balle rapidement. Ses choix de coups sont justes, elle a une très bonne vision. Son style est super intéressant dans le monde du tennis féminin, où la plupart jouent de la même façon. Leylah a seulement 16 ans et elle est déjà parmi les meilleures du monde âgées de 18 ans. »

La Belge Justine Henin, l’une des meilleures du monde entre 2003 et 2008, constitue un modèle pour Fernandez. « C’est en la voyant disputer Roland-Garros, Nadal et elle, que je me suis mise à rêver. C’est le premier tournoi du Grand Chelem que j’ai vu à la télé. Alors de l’emporter là-bas, c’était vraiment quelque chose de spécial. Un entraîneur m’a déjà dit que je lui rappelais Henin. J’étais heureuse de l’entendre. Je veux jouer comme elle, avec sa détermination et son intelligence. »

Bruneau la voit comme une joueuse plus polyvalente que la Belge. « C’est une gauchère, elle joue comme une gauchère. Elle ne joue pas un tennis unidimensionnel. Elle peut vraiment varier le jeu, possède un très bon amorti, aller vers l’avant, monter au filet, jouer en défense. On évoque sans doute Justine Henin parce qu’elle n’était pas très grande, comme elle. Elle construisait bien le point et elle était très compétitive. Il y a des similitudes, mais tu fais un plan de match pour Leylah et elle peut réussir plein de choses, comme on n’en voit pas souvent au tennis féminin. »

Père et entraîneur

Fernandez s’entraîne avec son père en Floride, où sa mère et sa sœur se trouvent aussi. Un tel contexte, avec une athlète en vase clos dans un milieu familial, peut devenir complexe pour une fédération, mais la relation semble très bonne entre Tennis Canada et le clan Fernandez. Le père est même sur le point de passer le flambeau dans les prochains mois.

« J’ai compris dès le départ son intérêt d’être en Floride dans un environnement familial, souligne Bruneau. Maintenant, on est en pourparlers pour augmenter notre implication. Au niveau où elle est rendue, il faut avancer à ce chapitre avec l’embauche d’un entraîneur. Elle aura probablement un entraîneur à temps plein lors de sa tournée au Canada [cet été]. On a une courte liste de candidats. On veut qu’elle fasse un essai en Floride avec quelqu’un prochainement qui pourra ensuite la suivre. »

Bruneau sent beaucoup d’ouverture de la part de la famille. « On a des conversations depuis un certain temps. Elle est allée au Japon récemment et on a tout pris en main. Il y a un sentiment de confiance de part et d’autre. Il est prêt à nous donner de l’espace et à nous faire confiance. »

Fernandez n’est pas la première joueuse dirigée par son père ou par sa mère. L’expérience est parfois concluante, parfois désastreuse.

« Je suis avec mon père 90 % du temps. Même sur le court, je le vois comme père. Lui, il arrive à séparer l’entraîneur du père. À la maison, c’est mon père. Il me montre comment cuisiner, faire le lavage et il m’aide à gagner en indépendance. »

— Leylah Annie Fernandez

« Mon père m’apprend à ne pas être juste une joueuse de tennis, mais une jeune fille de 16 ans qui veut éventuellement avoir un diplôme, peut-être aller à l’université, dit-elle. Il est plus dur comme entraîneur. Il peut couper ses émotions et me pousser au-delà de mes limites. Mais comme père, il est mou, il veut juste me protéger et faire de moi une meilleure personne », lance-t-elle en riant.

Elle a eu une pensée pour sa mère en remportant le tournoi de Roland-Garros. « Elle a sacrifié beaucoup pour moi. Elle est déménagée en Floride, elle travaille tous les jours pour m’aider et me soutenir. Je suis contente qu’elle ait pu voir mon match et m’encourager de loin. »

Voilà une jeune femme dont on entendra sans doute beaucoup parler au cours des prochaines années.

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