Marie-Mai

En anglais, SVP !

TORONTO — « Cette génération-ci n’a pas de Céline Dion… » Scott Borchetta ne tarit pas d’éloges au sujet de Marie-Mai Bouchard. « À ce point-ci dans sa carrière, elle a tout pour réussir », me dit-il, en marge de l’enregistrement de l’émission de télé The Launch, à Toronto.

Borchetta, un Californien d’origine installé à Nashville, s’y connaît en matière de potentiel commercial d’artistes populaires. C’est lui qui a lancé la carrière de Taylor Swift alors qu’elle n’avait que 14 ans, et qui produit toujours ses albums sous étiquette Big Machine Records. La chanteuse était en 2016 la célébrité la mieux payée au monde, selon le magazine Forbes.

« Marie-Mai est extrêmement douée pour écrire des chansons pop », ajoute Borchetta. 

Le producteur l’a vue à l’œuvre, depuis septembre, dans son rôle de « mentor » auprès de jeunes artistes à The Launch, qui sera en ondes à compter de janvier à CTV, ainsi qu’en version sous-titrée en français à VRAK.

Le concours musical télévisé canadien est un concept imaginé par Scott Borchetta, qui fut mentor pendant deux saisons à l’émission American Idol. À la première saison de The Launch, l’hiver dernier, on comptait parmi les mentors invités Boy George, Alessia Cara, Fergie et Shania Twain. Cette saison, on retrouvera notamment Nile Rodgers, Bryan Adams et Sarah McLachlan. L’émission aura désormais deux mentors permanents : Borchetta et Marie-Mai qui, espère sans doute CTV, permettra de la faire rayonner davantage au Québec.

On tournait la semaine dernière, lors de mon passage éclair à Toronto, l’épisode final de la saison dans les studios (prêtés) de la CBC, en plein centre-ville. Marie-Mai, qui s’est fait connaître à Star Académie en 2003, avant de devenir coach à La voix en 2013, puis à La voix Junior en 2016 et 2017, ne cache pas ses ambitions de faire de The Launch sa propre rampe de lancement pour une carrière en anglais. Compte rendu de la journée.

8 h 45 : De l’aéroport Billy Bishop, je prends un taxi vers la CBC en compagnie d’Anne Marie Talbot. Elle travaille avec Marie-Mai depuis deux ans et demi, notamment comme assistante personnelle. « Je ne connais pas l’équivalent du terme en français, mais je suis sa business manager. Je m’occupe de ses affaires ! » La titulaire d’un MBA des HEC souhaite développer la « marque » Marie-Mai. « Ce n’est pas quelque chose qui s’est beaucoup vu au Québec, des artistes qui sont des marques comme Beyoncé à l’étranger. Il y a Ricardo et Véro », dit-elle. Des prénoms qui en disent long, et qui attirent des commanditaires et autres partenaires d’affaires. Marie-Mai deviendra sous peu l’égérie d’une marque de produits capillaires prestigieuse. Anne Marie Talbot est à Toronto pour la journée, afin de rencontrer des clients potentiels dans le milieu de la mode.

9 h 25 : Je rencontre pour la première fois Marie-Mai, dans sa loge. David D’Amours, son coiffeur depuis l’époque de Star Académie et son meilleur ami, s’assure que pas un cheveu ne dépasse. « J’ai dit à David qu’il devrait commencer à chercher un local pour un salon à Toronto ! » dit-elle, mi-figue, mi-raisin.

« Marie-Mai part à la conquête du monde ?

— On va commencer par le Canada ! » me répond-elle en riant.

Une vitrine comme The Launch, elle en a rêvé. Elle compte bien en profiter pour conquérir un nouveau public. 

« J’ai l’impression de recommencer à zéro et c’est très excitant, dit-elle. À un moment donné au Québec, tu peux sentir que tu as fait le tour. Je vais faire quoi ? Un 17e ou un 18e Centre Bell ? J’avais un peu mis mes ambitions en veilleuse. 

« Toronto m’a redonné envie de croire en mes possibilités. Ce n’est pas que du jour au lendemain, je vais devenir une star. C’est juste de savoir qu’il y a autre chose. Je me sens prête et bien outillée pour m’attaquer à un défi comme celui-là. »

— Marie-Mai

Elle a un look à la Madonna, avec sa longue queue de cheval platine, un bustier crème sous un chemisier transparent – qui laisse entrevoir ses multiples tatouages – et une longue jupe fourreau vert pomme qui lui donne des airs de sirène. « On dirait Ariel ! » lui dit d’ailleurs l’animatrice de The Launch, Liz Trinnear, en faisant référence à la petite sirène de Disney.

10 h 15 : Liz Trinnear profite de l’occasion pour interviewer sa collègue de travail au profit de l’émission etalk, de CTV, dont elle est la correspondante à Los Angeles. « Je ne sais pas si le Canada est prêt pour toi ! », lui dit-elle, avant d’entrer en ondes, sur le plateau de The Launch, calqué sur un studio d’enregistrement de Nashville. « Moi, je le suis ! », lui répond la Québécoise. 

L’anglais de Marie-Mai est impeccable. « Mon père est ontarien », m’apprend-elle. 

Elle-même, toute jeune, écrivait ses chansons en anglais avant de les traduire dans la langue de Luc Plamondon. 

« Que dis-tu aux concurrents qui n’ont pas été retenus pour la finale ? », lui demande Liz Trinnear, qui la qualifie de Beyoncé du Québec. 

« Je leur dis que j’ai moi-même été éliminée d’un concours semblable, et que je me suis rendue où je suis rendue ! »

10 h 45 : Des enfants d’une école primaire de Toronto, la plupart d’origine indienne, sont accueillis en studio où ils mènent des entrevues vidéo avec Marie-Mai et Scott Borchetta pour leur télé étudiante. Ils ont les yeux ronds comme des billes. Marie-Mai enchaîne avec une entrevue destinée au site web de The Launch, aux fins de promotion. Shannie Ladouceur, l’imprésario de Marie-Mai, s’inquiète de l’angle de caméra et de la lumière choisis par le reporter web. « Vous ne pouvez pas bouger un peu le trépied vers la droite ? », demande-t-elle au caméraman, en scrutant l’image à l’écran. Depuis mars dernier, elle est de retour aux côtés de Marie-Mai, qu’elle a connue dans la foulée de Star Académie. Shannie Ladouceur avait quitté Productions J, la compagnie de gérance de la chanteuse, il y a quelque temps, et comptait réorienter sa carrière. Mais lorsque Marie-Mai a à son tour quitté la maison de production de Julie Snyder, elle a accepté de revenir épauler son amie. Avec elle, rien n’est laissé au hasard. Pas le moindre angle de caméra. Une grande soeur bienveillante. Scott Borchetta interrompt la promo web pour enlacer sa nouvelle protégée. 

« Tu as changé ma vie, lui dit Marie-Mai. J’attendais quelqu’un comme toi pour me pousser vers de nouveaux horizons, pour me sortir de ma zone de confort. Cette émission m’a donné une occasion incroyable et je ne vais pas la gâcher ! »

11 h 20 : « Beautiful ! crie le photographe, d’un ton affirmé et directif frisant la caricature. Regarde-moi ! C’est ça ! BEAUTIFUL ! » La dernière séance de photo de promotion pour l’émission, avec Marie-Mai et Liz Trinnear, devait durer 15 minutes. Elle se prolonge pendant 45 minutes de poses de vamp et de regards félins plus ou moins lascifs. « On dit souvent qu’entre deux femmes, il y a une rivalité malsaine, me confie tout de go l’animatrice. Avec Marie-Mai, c’est tout le contraire. » C’est la pause du midi. Marie-Mai rencontre dans sa loge des partenaires potentiels avec Anne Marie Talbot. Dans une pièce voisine, Shannie Ladouceur règle des détails de la tournée qui s’annonce avec David Laflèche, le chum de la blonde ainsi que le directeur artistique de l’album et du spectacle Elle et moi. Laflèche, directeur musical très respecté dans le milieu de la télé (à La voix, notamment), est sur place, même s’il a dirigé l’avant-veille le gala de l’ADISQ. 

« J’ai décidé de mettre mon expertise au profit de ma famille », me dit le musicien, qui joue de la guitare sur la pièce Exister, mais qui ne sera pas pour autant sur scène avec son amoureuse, pendant sa tournée. 

C’est Laflèche qui a assuré la transition entre « l’ancien et le nouveau régime ». Il s’apprête d’ailleurs à aller dîner dans un restaurant italien torontois, avec Jacques Aubé, le vice-président d’evenko, l’entreprise montréalaise qui produit le nouvel album et le spectacle de Marie-Mai. La chanteuse, elle, n’a même pas eu le temps de manger. Le tourbillon autour d’elle est étourdissant. 

« Je préfère quand c’est comme ça, me confie-t-elle. C’est quand ça s’arrête que je perds mon énergie. Ça me prenait une expérience intense comme ça pour sauter dans le bain et redevenir Marie-Mai après mon congé de maternité. On s’habitue vite à la vie de mère à la maison ! »

13 h 15 : Une rencontre avec des commanditaires de l’émission a été organisée en studio, avec Marie-Mai, Scott Borchetta et la chanteuse pop américaine Bebe Rexha, la mentor invitée du jour.

« C’est qui la grande blonde ? Elle n’était pas à Much ? » demande une invitée à sa voisine, en parlant de Marie-Mai. Elle n’est pas encore, dans ces contrées, un « household name », comme on dit à Mississauga. Scott Borchetta leur explique comme son concept se distingue d’American Idol, où il a été mentor : « On choisit cinq artistes qui sont déjà formés et on leur propose des chansons composées par des réalisateurs de renom. » Il rappelle que la chanson que Bebe Rexha, sa protégée, a enregistrée avec le duo country Florida Georgia Line, Meant To Be, trône depuis 48 semaines au sommet du palmarès country du magazine Billboard

« J’étais coach sur la version québécoise de The Voice, explique à son tour Marie-Mai. Tu prépares les artistes à chanter des covers. Mais après, trouveront-ils la bonne chanson pour lancer leur carrière ? »

14h : C’est le moment de l’enregistrement de l’épisode final. Les juges écoutent trois interprétations de la même chanson, composée par le guitariste Nile Rogers (du groupe Chic), par les deux finalistes. En régie, on peut entendre leurs commentaires, qui sont autrement plus critiques que ceux des coachs de La Voix. Scott Borchetta, en particulier, exprime des réserves et des bémols, même si son étiquette, Big Machine Records, s’est engagée à commercialiser la chanson du lauréat dès qu’il sera connu. Je rencontre un de ses collaborateurs, Paul Jessop, un Montréalais exilé à Toronto, qui a longtemps travaillé chez Universal. C’est lui qui a suggéré à Borchetta de recruter Marie-Mai pour The Launch. « Je ne voyais personne d’autre qu’elle pour être une aussi bonne ambassadrice en français et en anglais pour l’émission », me dit-il. 

« Elle a une vision internationale, renchérit Jacques Aubé, d’evenko. Elle remplit de grandes salles. Elle a déjà les qualités d’une grande star. » Riley O’Connor, un autre Montréalais d’origine, qui dirige Live Nation Canada, filiale de l’un des plus grands promoteurs de spectacles du monde, est d’accord. S’ils sont tous réunis ici, par un lundi après-midi, c’est qu’ils croient au potentiel international de Marie-Mai.

15 h 45 : La Québécoise rentre en coup de vent dans sa loge, avant les délibérations, ne sachant trop sur qui jeter son dévolu. Elle ne doit pas être la seule. Les discussions du comité de sélection sont longues. En coulisses, 45 minutes plus tard, Marie-Mai chante une chanson de Queen pour détendre l’atmosphère, avant de livrer le verdict final. Ce n’est pas tout à fait terminé. Le lendemain, il y aura des « pickups » – des raccords d’enregistrement pour faciliter le montage – dès 7 h du matin, pour l’ensemble des épisodes de la série. Shannie Ladouceur a pris soin d’apporter avec elle à Toronto les 13 tenues portées par Marie-Mai depuis le début du tournage, il y a six semaines (elles ont été choisies avec soin par son styliste Patrick Vimbor, qui est aussi l’agent et le styliste de Maripier Morin). David D’Amours devra la coiffer telle qu’elle était dans six émissions différentes : frisée, lisse, avec les cheveux noués, etc. Afin qu’opère la magie de la télévision.

17 h 45 : « Je n’avais jamais fait d’émission en anglais. Scott a pris un risque. Il a vu quelque chose en moi », dit Marie-Mai en parlant de Borchetta, en qui elle a trouvé un allié de taille. Le producteur américain m’accueille dans sa loge après le tournage. Quels conseils lui donneriez-vous pour percer aux États-Unis ? « Nous avons parlé de comment je pourrais l’aider, me dit-il. Il y a plusieurs façons de faire, mais je crois que je privilégierais la collaboration avec un artiste déjà établi. »

Marie-Mai a écouté ses conseils. Samedi dernier, elle a enregistré une de ses chansons, traduite en anglais, avec la Canadienne Serena Ryder. La semaine prochaine, elle doit travailler sur de nouvelles chansons avec la réalisatrice Alex Hope, rencontrée sur le plateau The Launch

L’Australienne viendra la rejoindre au chalet des Laurentides où elle a écrit l’essentiel de son album Elle et moi. « C’était mon rêve de travailler avec elle ! me dit-elle. Elle fait toutes mes chansons préférées d’artistes pop edgy en Europe. J’avais essayé de la contacter il y a un an et demi, mais je n’avais jamais eu de nouvelles. » 

Marie-Mai passera bientôt une semaine à Los Angeles avec Jon Levine, un autre mentor invité à The Launch, qui a notamment réalisé des chansons de Dua Lipa.

« J’aimerais avoir au moins une chanson en anglais prête quand The Launch va être en ondes. Est-ce que ce sera un album, un EP ? Ce n’est pas encore clair. »

— Marie-Mai

Elle n’écarte pas l’idée de s’installer à Toronto, où elle s’est sentie accueillie à bras ouverts cet automne. Elle devra, dit-elle, définir son style musical, ainsi que l’image qu’elle veut projeter au public anglo-saxon. 

« Au Québec, je peux aller à gauche ou à droite. Les gens s’attendent à ça. Mais au Canada anglais, les styles sont plus compartimentés. »

Elle sent que le temps est mûr pour ses ambitions internationales. Elle avait fait une percée en France, il y a une douzaine d’années, avec l’album Inoxydable, puis en première partie de Garou et de Johnny Hallyday. « Je n’étais pas loin d’avoir une carrière en France, croit-elle. Mais j’ai senti que ce n’était pas mon moment. Je n’étais pas prête à faire les sacrifices nécessaires. Aujourd’hui, c’est différent. »

« Et c’est pas fini, c’est rien qu’un début », chantait-elle à Star Académie. Il y a 15 ans déjà…

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