La crise entre la Turquie et Israël s’amplifie

L’ambassadeur d’Israël en Turquie a quitté ce pays hier après avoir été sommé de partir provisoirement par Ankara, qui s’écharpe à coups d’invectives et de sanctions diplomatiques avec l’État hébreu depuis le bain de sang à Gaza lundi. L’ambassadeur Eitan Naeh a pris un avion pour Tel-Aviv à l’aéroport d’Istanbul, où son départ a été filmé par des médias turcs. On le voit tirant une petite valise ou franchissant un portique de sécurité électrique comme n’importe quel autre passager. Le ministère israélien des Affaires étrangères a convoqué le chargé d’affaires de Turquie en Israël pour protester contre le « traitement inapproprié » dont a été victime, selon lui, l’ambassadeur à l’aéroport d’Istanbul. — Agence France-Presse

Bande de Gaza

Poutine appelle les parties à « renoncer à la violence »

Le président russe Vladimir Poutine a appelé hier à « renoncer à la violence » à Gaza, au surlendemain de la mort à la suite de tirs israéliens de près de 60 manifestants palestiniens, que Moscou a jugé « blasphématoire » de comparer à des « terroristes ». Lors d’un entretien téléphonique avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan, M. Poutine « a souligné l’importance de renoncer à la violence et la nécessité d’établir un processus de négociation efficace », a-t-il dit, sans préciser à qui s’adressait sa recommandation, selon un communiqué du Kremlin. — Agence France-Presse

Bande de Gaza

Le pape François « très préoccupé »

Le pape François s’est dit hier « très préoccupé » par « la spirale de la violence » en Terre sainte, après le bain de sang lundi dans la bande de Gaza, où près de 60 manifestants palestiniens sont morts. « Je suis très préoccupé par l’escalade des tensions en Terre sainte et au Moyen Orient et par la spirale de violence qui éloigne toujours plus du chemin de la paix, du dialogue et des négociations », a lancé le pape. Il a réitéré à plusieurs reprises ces derniers mois son souhait d’un statu quo international pour Jérusalem et la reprise du dialogue entre Israéliens et Palestiniens pour une solution basée sur l’existence de deux États. — Agence France-Presse

Médecin canadien blessé à Gaza

« Nous portions nos uniformes médicaux »

Le Dr Tarek Loubani se dit « préoccupé par l’éventualité d’une attaque délibérée contre du personnel médical »

Tarek Loubani venait de distribuer ses huit derniers garrots et discutait à bâtons rompus avec d’autres membres de son équipe médicale quand il a entendu une forte détonation, s’est affalé sur le sol et s’est entendu lancer un puissant « fuck ! ».

La balle était entrée par son mollet gauche, était ressortie du côté droit avant d’atteindre la jambe droite. Le médecin canadien, qui soignait depuis deux semaines des manifestants blessés dans la bande de Gaza, venait d’être touché à son tour.

Comme médecin, il a vite jugé que même si sa jambe gauche était sérieusement amochée, sa vie n’était pas en danger. Il a donc choisi de ne pas utiliser le garrot qu’il tenait dans sa poche, malgré le sang qui inondait le sol. D’autres blessés allaient sûrement en avoir davantage besoin que lui.

« Alors, on met le garrot ? », lui a d’ailleurs demandé, en souriant, son collègue palestinien Moussa Abouhassanin, qui a été le premier à lui venir en aide. Une heure plus tard, c’est Moussa lui-même qui était frappé d’une balle au thorax. Il a été tué sur le coup.

Ces évènements se sont passés lundi dernier, autour de midi, à Malaka, le campement de protestation le plus près de la ville de Gaza. Une journée meurtrière, qui a fait 60 morts et plus de 2000 blessés, tous du côté palestinien.

Il y avait deux semaines que Tarek Loubani, médecin de London, en Ontario, y soignait les blessés touchés par des tirs israéliens. Mais en ce jour de « massacre », pour la première fois, les balles des snipers ont atteint des membres du personnel médical.

En plus de l’urgentiste ontarien, 17 secouristes ont été blessés ce jour-là. Et un 18e, Moussa Abouhassanin, en est mort.

Au moment où ils ont été ciblés par les tireurs, l’urgentiste canadien de 37 ans et ses coéquipiers se tenaient à une bonne distance des protestataires.

« Nous portions nos uniformes médicaux et nous étions clairement identifiés. »

— Le Dr Tarek Loubani, joint par WhatsApp dans la bande de Gaza où il soigne ses blessures

Accalmie

Les tirs ont éclaté pendant une accalmie, après une matinée de tirs intenses. À ce moment-là, les protestataires ne s’avançaient pas vers la clôture qui délimite la bande de Gaza. Il n’y avait personne, non plus, pour lancer des pierres aux soldats, affirme Tarek Loubani.

Même les pneus, que les protestataires avaient l’habitude de brûler pour diffuser un nuage de fumée autour d’eux, restaient inutilisés.

« Dès que quelqu’un prenait un pneu, il se faisait tirer dessus, alors les manifestants n’osaient plus y toucher. »

Qui a donc tiré sur Tarek Loubani et ses collègues à ce moment de bonne visibilité et de basse tension ? Et pourquoi ?

« Je ne peux pas dire ce qui s’est passé exactement, je ne suis pas dans la tête des militaires », répond l’urgentiste avec précaution.

« Tout ce que je peux affirmer avec certitude, c’est que je suis préoccupé par l’éventualité d’une attaque délibérée contre du personnel médical soignant clairement identifié. »

— Le Dr Tarek Loubani

Dans un communiqué publié hier, le premier ministre Justin Trudeau s’est d’ailleurs dit « consterné » d’apprendre qu’un médecin canadien figurait parmi les blessés. Et a assuré que le Canada est déterminé à comprendre « comment un citoyen canadien a pu être blessé ».

M. Trudeau a aussi réclamé le déclenchement immédiat d’une enquête indépendante afin d’évaluer la situation sur le terrain à Gaza. Il a soutenu qu’Ottawa était prêt à contribuer à cette enquête sur « la violence, l’incitation à la violence, et l’emploi de force excessive ». Il a ajouté que l’« emploi présumé d’une force excessive et de munitions réelles » était « inexcusable » et qu’il était « impératif d’éclaircir les faits concernant la situation à Gaza ».

Entre festival et affrontements

Début mai, dès son arrivée dans la bande de Gaza, qu’il visite régulièrement depuis sept ans, Tarek Loubani avait fait un repérage du lieu de contestation à Malaka : un terrain raboteux, nivelé par les bulldozers israéliens, que surplombent trois tours abritant des tireurs israéliens.

Rien ne pousse dans cette zone tampon entre la frontière israélienne et le territoire palestinien, lourdement arrosée par des pesticides, relate le jeune médecin.

Comment se déroulaient les manifestations de la « grande marche du retour » à Malaka, le point de service du Dr Loubani et de son équipe ?

« Il y régnait une atmosphère de festival de musique en plein air, les gens dansaient, se relaxaient, il y avait des représentations de théâtre, c’était une sorte de mouvement de résistance culturelle. » — Le Dr Tarek Loubani

De temps en temps, des manifestants lançaient des pierres en direction des soldats, s’élançaient vers la clôture, ou incendiaient des pneus.

« C’étaient généralement des signes que les tirs allaient suivre. » L’équipe du Dr Loubani, qui enseigne à l’Université Western, à London, se mettait alors en état d’alerte, à l’affût des blessés. Puis, la tension retombait, et le festival culturel reprenait ses droits.

Pas d’explosifs

Puis, il y a eu le 14 mai, marqué par le pire massacre que Gaza ait connu depuis la fin de la guerre de 2014. Le gouvernement israélien a justifié cette réponse militaire par l’offensive de milliers de « terroristes » armés d’explosifs.

Mais Tarek Loubani jure que durant les deux semaines qu’il aura passées dans l’un des points centraux de la révolte en cours, il n’a pas vu un seul manifestant portant des explosifs ou une arme à feu.

« Dans la bande de Gaza, il y a des AK-47 dans presque chaque maison. Mais je n’en ai pas vu un seul chez les manifestants. Je n’ai pas vu, non plus, de cocktails Molotov, très courants dans les manifestations palestiniennes. »

Tarek Loubani n’a pas non plus observé de manifestants tentant de s’introduire en Israël en découpant les barbelés. « Mais j’ai vu des bouts de la clôture traîner par terre. » Signe, reconnaît-il, que certains manifestants ont bel et bien tenté de franchir la frontière.

Les seules « armes » que Tarek Loubani a vues dans son coin de la bande de Gaza, ce sont les pierres, les pneus et des cerfs-volants en flammes – nouveaux projectiles dans l’arsenal gazaoui.

Pour le Dr Loubani, qui se décrit comme un « vétéran » de la médecine de guerre à Gaza, cela ne peut signifier qu’une chose : que les leaders des manifestations ne voulaient pas de débordements de violence.

Et qui étaient-ils donc, ces leaders ? Comme d’autres observateurs dans la bande de Gaza, le Dr Loubani attribue la coordination des manifestations organisées depuis le 30 mars à des « groupes de la société civile ».

Israël impute plutôt le mouvement de révolte au Hamas, mouvement radical qui contrôle partiellement la bande de Gaza (en fait, depuis l’automne, ce contrôle est partagé avec le Fatah, parti du président palestinien Mahmoud Abbas, qui règne sur la Cisjordanie).

Les 60 manifestants tués lundi « étaient tous des terroristes » affiliés à ce mouvement, a notamment clamé l’ambassadrice d’Israël en Belgique, Simona Frankel. Et le Hamas lui-même a prétendu hier que 50 des 60 victimes du 14 mai faisaient partie de ses rangs.

Pourtant, la majorité des manifestants soignés par le Dr Loubani ont dit détester le Hamas, confie le médecin. Les manifestants n’aiment pas plus le Fatah, qui a réduit les salaires de ses fonctionnaires de 30 % il y a tout juste quelques semaines.

« Les gens détestent le Hamas parce qu’il est corrompu, et parce qu’ils lui attribuent la responsabilité du traitement qu’Israël inflige à la bande de Gaza ; ils sont fâchés, ils ne peuvent pas voyager, ils ne sont pas payés et ils ont faim. »

— Le Dr Tarek Loubani

La situation humanitaire dans la bande de Gaza est catastrophique. « Chaque fois que je viens ici, je me dis qu’on a touché le fond. Mais chaque fois, c’est pire. En 2012, les gens avaient huit heures d’électricité par jour, plus tard, ça a été six heures, puis quatre. Aujourd’hui, c’est de deux à quatre heures par jour. »

Garrots imprimés en 3D

Le Dr Loubani, qui agit comme médecin indépendant à Gaza, y dirige aussi une ONG, Glia, qui fabrique des stéthoscopes et des garrots au moyen d’imprimantes 3D – manière astucieuse de contourner le blocus israélien, qui limite les livraisons de matériel médical dans la bande de Gaza.

Les évènements des derniers jours ont d’ailleurs été l’occasion de tester ces garrots.

« Deuxième jour de tests pour les garrots 3D », écrit le Dr Loubani sur son compte Twitter, lundi.

« La bonne nouvelle, les garrots fonctionnent, la mauvaise nouvelle, c’est tout le reste », conclut-il.

Ce descendant de réfugiés palestiniens se dit « choqué par l’infinie possibilité de détérioration de la situation à Gaza ».

Et selon lui, la majorité des gens qui ont pris part aux manifestations l’ont fait dans l’espoir d’améliorer leur sort. « Ils croyaient que ça pouvait contribuer à un changement. »

Et pour les habitants de la bande de Gaza, le changement passe d’abord et avant tout par la levée du blocus israélien.

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