un festival Deneuve !

Sans crier gare, le plus récent opus de Hirokazu Kore-eda, dont le précédent film, Une affaire de famille, avait obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes, a fait son apparition parmi les nouveautés offertes par iTunes et Apple TV.

Curieux destin pour un long métrage qui, en plus d’avoir ouvert la Mostra de Venise l’an dernier, marque la toute première rencontre au sommet de deux actrices emblématiques du cinéma français : Catherine Deneuve et Juliette Binoche. La vérité est aussi le premier film que le célèbre cinéaste japonais tourne à l’étranger, dans une langue qui, de surcroît, lui est tout aussi étrangère.

À l’arrivée, un constat s’impose. La vérité réjouira assurément les admirateurs de Catherine Deneuve, qui retrouveront ici l’actrice dans un rôle tout à fait jouissif. Cette comédie dramatique, parfois très drôle, pourra en revanche décevoir un peu ceux qui apprécient le cinéma de Kore-eda, habituellement d’une tonalité plus grave. On reconnaît pourtant la touche du cinéaste à cette espèce de pudeur dans l’illustration des sentiments, tout autant que dans cette recherche de vérité, poussant parfois les personnages dans leurs derniers retranchements.

Fabienne Dangeville (Catherine Deneuve) est une icône du cinéma. Quand on la rencontre, celle qui a tout vu est en train d’enfariner un journaliste venu l’interviewer (le cauchemar !) quand ce dernier, le pauvre, commence à s’appuyer sur des questions banales desquelles aucun cliché ne nous est épargné. Déjà, la fusion Fabienne/Catherine ne peut que prendre forme dans notre esprit de spectateur. Deneuve joue à fond la carte de l’autodérision et se délecte visiblement de pouvoir jouer de son image de cette façon. D’une mauvaise foi olympienne, Fabienne, à qui tous répondent aux moindres caprices, est une femme entièrement centrée sur elle-même, qui n’a d’autre ambition que d’entretenir son statut, même si les années n’en finissent plus de passer.

Il se trouve que l’actrice publie enfin le livre de sa vie, dans lequel elle se raconte de la seule manière qu’elle connaisse : en recourant à la fiction et en mentant effrontément, notamment à propos de sa vie de famille. C’est du moins ce que pense sa fille Lumir (Juliette Binoche), venue expressément de New York, où elle habite depuis longtemps avec son mari (Ethan Hawke dans le rôle d’un « mauvais » acteur) et leur fillette, à l’occasion de la sortie du bouquin. D’évidence, Lumir, une scénariste de profession, ne partage pas du tout les mêmes souvenirs que sa mère. Du moins, pas ceux que cette dernière raconte dans ce livre où elle se donne évidemment toujours le beau rôle.

Relation mère et fille compliquée

Le récit se déploie ainsi sur deux axes. Il y a, d’un côté, une relation mère-fille compliquée, encore nourrie de ressentiment, et, de l’autre, la relation d’une actrice avec son art. Fabienne tourne d’ailleurs en ce moment un film de science-fiction où elle joue la fille d’une femme restée éternellement jeune. Lumir lui servira d’assistante personnelle.

La vérité n’évite pas les flottements, notamment dans la partie du tournage du film, mais nous offre néanmoins un festival Deneuve à lui seul. Chaque regard, chaque moue discrète, chaque réplique assassine évoque le destin d’une femme qui ne peut jamais faire abstraction de sa propre légende, terrifiée à l’idée de ressentir une émotion véritable. La présence de l’icône est si forte que, face à elle, les autres personnages paraissent un peu pâles. Comme toujours, Juliette Binoche est impeccable.

En filmant cette histoire française dans le bel automne parisien, Hirokazu Kore-eda prouve à quel point la modulation des sentiments humains est universelle.

La vérité est offert sur iTunes et Apple TV.

À hauteur d’homme

En 1979, alors âgé de 25 ans, Pierre, fraîchement rentré en France après avoir séjourné au Wyoming pendant un moment, achète de son père la ferme familiale. Vingt ans plus tard, la nouvelle réalité du monde agricole commence à peser lourd et les dettes s’accumulent, entraînant l’agriculteur dans les affres de la dépression.

En s’inspirant de la propre histoire de son père, Édouard Bergeon, qui signe ici un premier long métrage, propose un drame familial campé dans le milieu agricole. Car au-delà des difficultés que rencontrent depuis des décennies les agriculteurs pour maintenir leur ferme à flot, Au nom de la terre fait aussi écho à un conflit générationnel.

En rachetant la ferme familiale qu’a dirigée son père et avant lui son grand-père, deux hommes issus de générations où les efforts et le travail se soldaient par l’assurance d’une belle existence, Pierre (Guillaume Canet) se bute rapidement à la nouvelle réalité. Même en mettant tous les efforts et en se tuant au travail, il n’est pas dit que son entreprise pourra survivre. Et qu’en sera-t-il alors de ses relations avec sa femme et ses enfants ?

Avec une imagerie qu’on pourrait associer au western (Eric Dumont – La loi du marché, En guerre – signe la direction photo), Bergeon nous plonge ainsi au cœur d’un drame intime en traduisant de façon très juste la dynamique qui peut s’installer dans un monde où tout le monde se connaît. Sans sensiblerie, il n’hésite pas non plus à évoquer la tragédie d’un homme qui sombre dans le plus noir d’une dépression. Guillaume Canet, qui s’est transformé physiquement pour ressembler le plus possible au vrai père du cinéaste (que l’on verra dans des scènes d’archives à la fin), livre une performance déchirante, tout comme Anthony Bajon dans le rôle du fils.

En ramenant le spectateur aux valeurs essentielles de l’existence, Édouard Bergeon propose un film à hauteur d’homme, éminemment humain. C’est probablement ce qui en a fait un si grand succès dans l’Hexagone.

le Che, la pomme et le pommier

Cinquante après la mort de Che Guevara, deux cinéastes québécois retournent en Bolivie et suivent le même chemin que le guérillero et ses hommes ont suivi à l’époque.

La pomme ne tombe jamais loin du pommier. Jules Falardeau serait le premier à l’admettre.

Le documentariste de 35 ans n’est peut-être pas aussi polémique, offensif ou virulent que son défunt père, le cinéaste Pierre Falardeau. Mais on trouve chez lui la même fibre politique de gauche et le même sens de l’engagement qui habitaient le réalisateur d’Elvis Gratton ou du Temps des bouffons.

Plutôt que de s’attarder au nationalisme québécois, Jules Falardeau braque cependant sa caméra sur l’Amérique du Sud. Avec son coréalisateur Jean-Philippe Nadeau Marcoux, il est parti sur les traces de Che Guevara en Bolivie, où le révolutionnaire a été tué en octobre 1967.

Cet épisode tragique a souvent été raconté : la traque du Che, sa capture par l’armée bolivienne, son exécution, l’exposition de son corps et sa dépouille, introuvable pendant des années…

Mais les deux cinéastes ont eu l’intelligence de ne pas tomber dans le documentaire historique. Journal de Bolivie met plutôt en scène un groupe de jeunes « guévaristes » boliviens, qui décident de marcher sur les traces du Che, 50 ans après sa mort, en empruntant la même route que le guérillero et ses hommes, à l’époque.

Leur pèlerinage est prétexte à de nombreux échanges sur la vision et l’héritage politique du Che en Bolivie, où l’on ressent encore la cicatrice de sa mort. Les scènes sont ponctuées d’extraits du journal de bord que tenait le Che en 1967, d’où le titre…

Réalisé avec peu de moyens, Journal de Bolivie ne fait pas dans le feu d’artifice. C’est un documentaire classique, voire brut, qui brille d’abord par son honnêteté et sa sincérité. On aurait peut-être aimé une narration moins monocorde. Mais cette voix grave balance des mots qui portent. Et qui résonnent. Où l’on comprend pourquoi le mythe du Che perdure, plus d’un demi-siècle après sa mort. Ses idéaux et son sens du sacrifice feraient figure de modèle, dans le monde mal barré qui est le nôtre.

avec Freud, sur le divan

Jeune diplômée en psychanalyse de Paris, où elle a passé plusieurs années, Selma revient dans son pays d’origine et s’installe dans un quartier populaire de Tunis où, croit-elle, le travail ne manquera pas. Jeune femme moderne, dynamique, tatouée, farouchement indépendante, lumineuse et déterminée, Selma va vite être rattrapée par la réalité.

Ce printemps, en entrevue avec La Presse, la réalisatrice Manele Labidi disait avoir envie de parler de sujets sérieux tels l’islamisme, l’alcoolisme, les relations hommes-femmes ou intergénérationnelles dans la Tunisie d’aujourd’hui en passant par l’humour au lieu d’en faire un portrait aux accents négatifs. Or, force est de constater qu’elle a eu raison d’emprunter cette voie.

Raison parce que son film est réussi, tant dans le récit que dans la forme ou encore dans le jeu des comédiens. Raison aussi parce que son film a quelque chose d’universel. Remplacez les prénoms des principaux personnages, Selma, Naïm, Baya, par d’autres, peu importe l’origine, et le résultat sera tout aussi réjouissant.

Sans être un grand film, Un divan à Tunis n’est jamais ennuyeux. Un peu répétitif, certes, parce que le personnage principal de Selma (Golshifteh Farahani) interagit toujours sur les mêmes thèmes avec trois ou quatre personnages secondaires.

Mais les situations sont drôles, les répliques sont crues. Quelques travers du pays sont soulignés au crayon gras sans qu’on tombe jamais dans le jugement. Les personnages ont de l’étoffe, sont bien définis.

Les deux rôles principaux, Selma et Naïm, sont toutefois les moins drôles. Ils sont tellement sérieux ! Ils ne rient pas, ils ne sont jamais dépassés ou confrontés à des situations problématiques avec leurs pairs. C’est peut-être cet aspect qui nous retient d’augmenter un peu la note.

N’empêche. Prix du public à la Mostra de Venise (2019) et film d’ouverture de Vues d’Afrique (2020) au Québec, Un divan à Tunis est une très chouette comédie qui va assurément plaire à un large public.

questions éthiques sur fond de sang

Auteur d’une populaire bande dessinée d’horreur, Todd (Jesse Williams), en panne d’inspiration pour la fin du dernier chapitre de sa série, part en road trip avec sa blonde, son éditeur et son assistante. En route de Toronto vers New York, où il est attendu dans un congrès de type Comic-Con, Todd se retrouve sur les lieux de son enfance, et des meurtres réels qui ont inspiré son œuvre.

Bédéiste, Todd a fait d’un tueur en série des années 80 qui n’a jamais été arrêté, Slasherman, un héros de BD avec une vision d’artiste. Sous son masque de soudeur, Slasherman fait des sculptures sordides de ses victimes.

Or, voilà que de nouveaux meurtres sont commis près du village natal de Todd, et qu’ils semblent s’inspirer de cases de sa bande dessinée. La réalité rejoint la fiction, de la plus sordide des façons, et le danger se rapproche de plus en plus de Todd et de son entourage.

Embrassant la tradition saignante des « slasher films », cascades d’hémoglobine à profusion, le comédien, scénariste, réalisateur et producteur d’origine montréalaise Jay Baruchel, connu surtout comme acteur dans des comédies régressives hollywoodiennes, signe un film qui pose un certain nombre de questions éthiques sur l’art et l’artiste.

L’artiste peut-il être tenu responsable des actes de ses admirateurs ? La violence fictive engendre-t-elle la violence réelle ? Manque-t-on d’empathie lorsqu’on s’intéresse davantage dans les œuvres aux victimes qu’aux meurtriers ?

Il y a des accents de David Lynch et de David Cronenberg dans l’esthétique intrigante de ce film très gore. La trame manque parfois de logique – pourquoi Untel n’a pas verrouillé la portière de sa voiture, pourquoi Unetelle ne démarre pas en trombe ? – et Baruchel, souvent apprécié pour ses traits d’humour, se prend peut-être au sérieux. Mais il donne à réfléchir... en plus de faire peur.

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