LITTÉRATURE QUÉBÉCOISE ON A LU

Les plaies du changement

Il y a quelque chose de profondément glauque dans le plus récent livre de Maxime Olivier Moutier, qui aime jouer sur la ligne entre la réalité et la fiction, entre le commentaire et la narration. L’hiver dernier, il a fait paraître L’inextinguible, un recueil d’entretiens où il multipliait les provocations, une mystification qu’il a plus ou moins voulu confirmer et qui a eu l’écho d’un pétard mouillé.

Il continue de gratter le bobo avec Roman familial, qui est publié dans la collection « III » de Québec Amérique, dirigée par Danielle Laurin, où l’on demande à des écrivains de raconter trois moments marquants de leur vie en soulignant qu’il peut « s’y glisser une part d’invention ».

On peut jouer au détecteur de mensonges et essayer de trouver laquelle des trois histoires de ce livre est vraiment arrivée à Moutier, mais ce n’est pas intéressant. Parce qu’on sait bien que les souvenirs d’enfance sont toujours, en quelque sorte, des re-créations, ce que connaît très bien Moutier, qui est aussi psychanalyste.

C’est une enfance des années 80 qui est ici racontée, et la nostalgie y est extrêmement cynique chez un narrateur nommé Maxime Olivier, dont on sent la frustration poindre régulièrement. Dans ce temps-là, « il n’y avait pas d’orthopédagogue, de psychologue, ni de psychoéducateur », peut-on lire au début. « Car à cette époque, aucun enfant n’était encore devenu fou. » Plus loin, dans la deuxième histoire, il insiste : « À cette époque, les hommes étaient très forts et ne passaient pas leur vie devant des ordinateurs. Rien ne pouvait leur faire peur. » Dans la troisième, il martèle : « C’était une autre époque. Une période noire de l’histoire de l’humanité, où tout le monde était homophobe, où tous les travailleurs étaient exploités par leur patron et où toutes les femmes étaient soumises à leur mari. Une époque lointaine où la plupart des gens étaient des arriérés. Il était rare d’avoir la possibilité d’aller à l’école et de lire des livres. Tout le monde souffrait et rongeait son frein en attendant de mourir et de partir enfin pour le paradis. »

Malgré ce ton acide sur « l’ancien temps » pas si lointain, ce que le narrateur dévoile est loin d’être une enfance idéale. 

Dans la première histoire, Debbie, il raconte ce qu’il refuse de voir comme une agression sexuelle, quand sa gardienne adolescente le masturbait frénétiquement. « Son passage m’avait marqué, d’accord. Mais ce n’était pas Auschwitz non plus. Je devais le comprendre et le digérer. En faire le tour et en revenir. » Pourtant, il est incapable de rencontrer quelqu’un et devient un « vieux garçon », encore obnubilé par Debbie. La deuxième histoire, Georgette et Madame Sarasin, met en scène deux pensionnaires recueillies par ses parents pour faire un peu d’argent, une mère et sa fille dans une relation fusionnelle complètement aliénante, qui n’ont d’autre obsession que les émissions de Télé-Métropole et qui fascinent le jeune garçon, comme des animaux domestiques, alors que ses parents vont divorcer.

Une mise en garde, qui est plutôt un détournement, précède Julio Iglesias, la troisième histoire : « Il est peut-être temps de dire enfin la vérité. On le sait, il faut parfois faire des détours pour raconter les choses telles qu’elles se sont réellement passées. » Cette fois, il raconte comment, après la mort de sa mère dans un accident, son père est devenu une femme qui est tombée amoureuse d’un homme violent. Il finit par admettre qu’il est en deuil et de sa mère et de son père, et que cette nouvelle personne, qu’il aime quand même, est un peu une étrangère, tandis que, de son côté, bizarrement sans désir et asexué, célibataire, il attend une espèce de révélation qui le sortira de sa solitude.

Qu’est-ce qui veut se dire tout au long de ces trois histoires ? Nous avons l’impression d’un récit pas mal pervers sur la lente castration du mâle, causée par « l’évolution » de la société et l’ayant laissé au dépourvu. Moutier écorche tout ce qui fait débat de nos jours – viol, divorce, rôles parentaux, identité de genre –, mais en travaillant dans les angles morts, dans ce qu’on refuse de voir, dans les conséquences sur un garçon qui a tenté de se construire sur les ruines des traditions. On ne se sent pas très bien en refermant ce livre où l’on a avancé à coups de malaises et qui contient, au bout du compte, une tristesse infinie. C’est voulu et ça peut plaire justement pour cette raison. Mais c’est à vos risques et périls.

Roman familial

Maxime Olivier Moutier

Québec Amérique

176 pages

Trois étoiles

Extrait : 

« Elle était jeune et moi aussi. Personne n’est véritablement vilain quand il est jeune. On peut être tordu, prendre du plaisir en tuant des mouches, des grenouilles ou des rats, mais c’est rarement avec l’intention de faire du mal pour de vrai. Je ne crois pas que Debbie faisait ce qu’elle faisait dans le but de me faire du mal. Je crois qu’elle aimait cela et que moi aussi j’aimais cela. »

Critique

Les pages de notre vie

Jeanne ne s’est jamais remise du départ de Suzor, l’amour de sa vie. Un traumatisme survenu lors d’un voyage en Union soviétique en 1959 a fini par séparer ce couple uni. C’est en apprenant que celui dont elle ne veut plus entendre parler est atteint d’alzheimer qu’elle voudra le voir une dernière fois, dans un road trip avec la jeune Fourmi qui se questionne sur l’amour et qui est bien curieuse de ce qu’elle nomme ses « écrivements », ces carnets qui racontent leur amour et leur tragédie. « Ces souvenirs ne m’appartiennent pas. Ils sont à lui autant qu’à moi et je ne peux pas en être la seule gardienne », dit-elle, résolue à ramener le passé à Suzor, alors qu’elle n’est peut-être en route que vers la beauté du présent. Ce petit roman tendre n’est pas le meilleur de Matthieu Simard ; il manque d’originalité, et on se croirait parfois dans un gentil film un peu convenu vu à Sundance. On aime bien cette vieille héroïne au fort caractère, et l’intrigue n’est pas dénuée de suspense, mais la révélation du secret commun de Jeanne et de Suzor tombe à plat, et l’histoire est remplie de petites sentences répétitives et plutôt simplistes sur la vie ou le temps qui passe qui n’apportent rien de bien transcendant.

— Chantal Guy, La Presse

Les écrivements

Matthieu Simard

Alto

235 pages

Deux étoiles et demie

Les mauvais garçons

La littérature québécoise est-elle en train de « péter le cube », pour emprunter l’expression d’un personnage de Good Boy ? Eh oui, si l’on se fie à l’univers déjanté de ce deuxième roman d’Antoine Charbonneau-Demers, qui avait remporté le prix Robert-Cliche pour son livre précédent, Coco. Charbonneau-Demers fait partie d’une nouvelle génération d’auteurs, avec les Kevin Lambert, Jean-Guy Forget, Guillaume Lambert, qui explore une sexualité hors norme, voire queer, de façon totalement assumée. Good Boy raconte l’histoire d’un gars de 19 ans qui s’expatrie de sa région (l’Abitibi) pour venir étudier en littérature dans la « grande ville ». Or, c’est plutôt l’école de la sexualité débridée que le bon garçon fréquentera en multipliant les aventures avec des daddies. Entre les soirées arrosées avec ses colocs Rosabel et Anouck, la voix du narrateur « dialogue » avec un chat invisible et l’aura de Rihanna. Le récit comporte des longueurs, et certains dialogues tournent un peu en rond. Il est cependant traversé par un propos lucide et cru… mais non sans tendresse. Un désespoir qui n’a pas les moyens de s’arracher à l’innocence de l’enfance.

— Luc Boulanger, La Presse

Good Boy

Antoine Charbonneau-Demers

VLB éditeur

392 pages 

Trois étoiles et demie

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