Anémone

Le dernier chemin

Son nom de scène était devenu celui d’une vie : une fleur à la beauté fragile et à la floraison aussi précoce que son désir d’actrice, né comme une évidence dans ses années d’enfance. Et pourtant, sa trajectoire repose sur un malentendu. Poussant sur le terreau des années post-68, cette Parisienne libre et délurée rêvait de cinéma d’auteur ; le succès finira par lui tomber dessus grâce à des comédies plus ou moins enlevées. Le César de la meilleure actrice pour son rôle dans Le grand chemin, intense et dramatique, en 1988, n’y changera rien. Au fil des ans, ses éclats de rire s’étaient teintés d’amertume, ses engagements.

La tenue loufoque que la perpétuelle insoumise arborait lors du sabordage de la cérémonie des César, en 1988, ne s’inspirait pas pour des doubitchous de l’uniforme des soldats de l’an II. De l’adolescente effrontée qu’elle avait été à la vieille dame indigne qu’elle s’efforçait sciemment de devenir, Anémone est restée toute son existence la même femme libre, ronchonne et fofolle, rigolarde et exaltée. Une emmerdeuse incorrigible, fidèle à sa logique.

Toute môme, la vocation d’Anne Bourguignon est déjà tracée : elle sera comédienne. Papa, psychiatre réputé, et maman, poétesse mondaine, n’y voient nul inconvénient. Ils l’abonnent à l’Odéon et à Chaillot, l’inscrivent à des cours de danse et de comédie. Mais pas question de la laisser monter sur les planches sans qu’elle ait d’abord passé son bac. Ce ne sera pas sans mal. Rétive à l’école, où l’on n’apprend que « des conneries inutiles », la gamine se fait virer de 11 établissements successifs, y compris un pensionnat religieux très sélect où les bonnes sœurs, horrifiées par son indiscipline, l’ont surnommée « Attila ». À 16 ans, en 1966, diplôme en poche, elle peut enfin traîner du côté de Montparnasse. Elle y fréquente une faune extravagante de jeunes acteurs, metteurs en scène, rapins et autres artistes : la « bande de La Coupole », ainsi appelée en référence à la brasserie où elle a ses habitudes. Il y a là Pierre Clémenti, Jean-Pierre Kalfon, Valérie Lagrange, Tina Aumont, Daniel Pommereulle, Didier Léon, Etienne O’Leary, la crème de la contre-culture underground. C’est la période hippie chic de notre drôlesse qui, délurée, fume des joints, gobe du LSD comme elle suçoterait des cachous, siffle whisky sur whisky et couche avec tous les garçons : « J’avais un volcan dans la culotte ! », racontera-t-elle, gouailleuse, sans éprouver l’ombre d’un remords.

Un rôle marquant

En 1967, Philippe Garrel, cinéaste prodige et proche de la bande de La Coupole, lui propose de tenir le rôle principal d’un film qu’il prépare pour la télévision. Il a 19 ans ; elle en a 17 et concrétise son vœu le plus cher : faire ses débuts d’actrice. Intitulé Anémone, le film est tourné en cinq jours. C’est presque son propre personnage – la fille d’un psychiatre saisie par le démon de l’aventure – qu’elle y joue. « Ce n’était pas très fameux et je parlais légèrement faux », estimera-t-elle plus tard avec quelque sévérité – car le film est fort beau et elle s’y montre d’un naturel désarmant. La télé juge le résultat trop intello, trop austère, et rechigne à le programmer. « Alors, racontera-t-elle, on a organisé un casse pour voler la copie. » Et c’est ainsi qu’Anémone sort en salle, plus ou moins à la sauvette, en février 1968. A défaut d’attirer les foules, il fait sensation dans le microcosme parisien. La critique est dithyrambique, l’apprentie comédienne devient une égérie des milieux avant-gardistes. Elle est créditée sous son vrai patronyme au générique, mais tout le monde, à Saint-Germain-des-Prés, ne l’appelle plus qu’Anémone. Alors, va pour Anémone ! Désormais, ce sera son nom d’artiste.

Sa carrière n’en tarde pas moins à décoller. Pour l’heure, en effet, Anémone a quelque chose à faire de plus urgent que des films : la révolution. Si on l’aperçoit peu sur les barricades de mai 1968, elle fait partie des contestataires qui occupent le théâtre de l’Odéon, la salle où elle a appris à aimer Genet, Beckett et Molière. Elle se souviendra de cet épisode comme d’un immense happening.

« Quelle marrade ! On s’était attendus à soutenir un siège, et j’avais apporté plein de vivres et de boissons pour assurer le ravitaillement. Au lieu de ça, on n’a pas arrêté de délirer et de faire la fête. J’ai adoré ! » 

— Anémone

Une idylle se noue avec le peintre Frédéric Pardo, un autre familier de la bande de La Coupole, qui l’entraîne à Marrakech, puis à New York, où elle va habiter plusieurs mois. Elle se lie d’amitié avec une nouvelle bande chic et branchée, celle d’Andy Warhol. Marijuana et LSD à gogo. Elle déchante lorsqu’une drogue nettement plus dure, l’héroïne, déboule à la Factory. « Par chance, mon père m’avait mise en garde. Je m’étais juré de ne jamais y toucher. Pour une fois, j’ai tenu parole. »

Retour en France. L’idéalisme peace and love, elle n’y croit définitivement plus : « Les années hippies se sont terminées quand on a compris qu’il n’y aurait pas la révolution, et que le couvercle pompidolien est retombé sur la marmite. » Il est temps de reprendre sa carrière en main. Mais le succès minuscule du film de Garrel n’a pas suffi à faire d’elle une actrice « bankable », comme on ne dit pas encore. Elle finit par douter de son talent, décide de se perfectionner et, humblement, rejoint en 1972 l’école d’art dramatique que Robert Hossein a fondée au Théâtre populaire de Reims.

Trop fière pour solliciter des engagements, elle accepte des figurations, de dérisoires panouilles dans des films négligeables. Et quand on lui offre un vrai rôle, comme William Klein dans Le couple témoin, en 1976, c’est moins pour ses qualités d’interprète que pour son absence de préjugés : Anémone, sexy à défaut de répondre aux normes classiques de la beauté, ne rechigne pas à tomber soutif et petite culotte quand le scénario l’exige. Mais elle en a marre. Ce métier de galérienne n’est pas celui dont elle avait rêvé. « Si je ne suis pas célèbre à 30 ans, décide-t-elle, je me suicide. »

Le Père Noël la sauve

Et, soudain, le miracle. Coluche, un copain, lui a fait connaître un groupe de loustics qui ont fondé un café-théâtre, Le Splendid. Pour leur prochaine pièce, Le Père Noël est une ordure, Gérard Jugnot, Christian Clavier, Marie-Anne Chazel et Thierry Lhermitte cherchent une partenaire amusante et sympa. Anémone serait parfaite pour incarner Thérèse, une sorte de grande bringue racornie et nunuche. Bingo ! Elle s’enflamme pour le rôle, qu’elle étoffe en s’inspirant d’une parente peu soupçonnable d’humour, sa tante Geneviève, à laquelle elle pique quelques répliques qui, dites par elle, seront d’une extrême drôlerie (« Fin, très fin, ça se mange sans faim… »). Succès immédiat. Nous sommes en 1979, Anémone a 29 ans et, cette fois, ça y est : elle est célèbre. 

Le Père Noël est une ordure restera deux années à l’affiche, et l’irrésistible prestation d’Anémone en vieille fille tatillonne et foldingue comptera pour beaucoup dans ce triomphe. Le film tiré de la pièce en 1982 (plus de 1,5 million d’entrées) achèvera de faire d’elle une star : selon une enquête de 1985, elle est la comédienne préférée de 38 % des lecteurs de Paris Match, loin devant Josiane Balasko (30 %), Sophie Marceau (20 %) ou Sandrine Bonnaire (12 %).

Entre-temps, déjà, les choses ont évolué pour elle. Ses rôles ont pris de la consistance et, surtout, sa vie a changé. En 1979, alors qu’elle ne voulait pas avoir d’enfants, elle a donné naissance à un fils, Jacob, dont elle prétendra longtemps ignorer qui est le père. Elle était enceinte de six mois lorsqu’elle a commencé à vivre avec Philippe Galland, le metteur en scène du Père Noël au Splendid, qui restera de nombreuses années son compagnon et adoptera le petit garçon. En 1983, elle aura également une fille de lui, Lily, tout aussi peu désirée… et tout aussi aimée. « J’ai regretté toute ma vie d’avoir des gosses, ne cessera-t-elle de répéter. Les enfants, ça bouffe, ça bouffe, et après ça fout le camp ! Quand vous en avez, vous dites adieu à votre vie, à votre personne, à tout ! Mais ça ne m’a jamais empêchée d’adorer les miens. » Branle-bas dans les chaumières : comment une mère peut-elle parler en pareils termes de sa progéniture ? En disant tout haut, simplement, ce que pensent secrètement d’innombrables autres femmes qui jugeraient indécent de le reconnaître… 

Scandale

Mais on ne fait pas taire Anémone, qui n’accepte ni conventions, ni convenances, ni contraintes. Avec elle, pas de langue de bois. Elle ne prendra pas de gants, en 1988, pour dire tout le mal qu’elle pense de Jean-Loup Hubert, le réalisateur du film (Le grand chemin) qui vient de lui valoir le César de la meilleure actrice. Le scandale la fera boycotter par la plupart des producteurs importants, mais elle n’en a cure : « La notoriété, ça m’emmerde. Je me suis débarrassée de cette carrière commerciale qui ne me convenait pas du tout. » Ses anciens potes du Splendid ? « Je ne leur parle plus. Ils ne m’ont pas filé un sou de droits d’auteur. En plus, j’ai découvert avec stupéfaction qu’ils étaient tous de droite. » Le cinéma moderne ? « J’étais faite pour le cinéma et le théâtre d’autrefois. La grosse machinerie d’aujourd’hui ne m’intéresse pas. » Le Festival de Cannes ? « C’est le Salon de l’agriculture en moins chaleureux. » L’admiration du public ? « Je peux m’en passer. » Les hommes ? « Tous des machos. Je n’en ai vraiment aimé aucun. Je préfère les femmes, mais je ne suis malheureusement pas lesbienne. » La politique ? « Elle est faite par des débiles. Je ne vote plus. » La foi ? « Je suis panthéiste. Je hais les trois grandes religions monothéistes avec leur dieu masculin, barbu, terrorisant. » L’avenir du monde ? « C’est foutu. Ça va aller de pire en pire. Il n’y a plus d’eau, les sols crèvent, on va sûrement avoir des épidémies, des famines, une guerre nucléaire. »

« J’ai un tempérament gai, disait-elle pourtant. Je me réveille toujours de bonne humeur. » Et sans doute est-ce pour cela que nous l’avons tant aimée : sous ses dehors de harpie, Anémone restait à tout jamais Anne Bourguignon, la turbulente adolescente de ses débuts.

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