Confidences d'un croque-mort

Louis-Simon Lamontagne, 35 ans, est fils et petit-fils de thanatologues. Il a grandi dans le salon funéraire familial, travaille avec ses parents ainsi que sa conjointe. Il est aussi la vedette (avec sa conjointe Maryse Proulx) de la série Les croque-morts présentée sur les ondes de Moi et cie. Entrevue avec celui qui pratique un métier qui fascine et effraie en même temps.

Concrètement, comment ça se passe ? Que faites-vous après un décès ?

L’entreprise funéraire va chercher le corps à l’endroit où il y a eu le décès. L’embaumement est un traitement de conservation. On injecte dans les artères une solution à base de formaldéhyde, un dérivé du formol, ainsi que d’autres produits qui varient selon la nature du décès et la durée de conservation du corps avant l’exposition. On draine la veine, on remplace le sang de la personne par notre solution. Les gens pensent, parce qu’ils regardent trop d’émissions de télévision, qu’on ouvre le défunt, qu’on y enlève les organes, ce n’est pas le cas. C’est seulement dans les cas d’autopsie légale qu’on ouvre le corps et qu’on peut y retirer des organes.

Vous êtes responsable de la présentation de la personne défunte ?

On s’occupe de donner une belle apparence à la personne décédée. Parfois, il faut redonner du volume à une personne qui a perdu beaucoup de poids, ou encore retirer l’œdème à une personne qui était très enflée. Chaque salon funéraire a sa signature. Chez nous, on ne maquille pas les défunts. On s’assure que, par la solution artérielle injectée, les gens aient un teint naturel, ce qui fait en sorte qu’on met un minimum de maquillage, voire pas du tout. Pour moi, les défauts dans la peau d’une personne, c’est ce qui la caractérise. Si on cache tout avec un maquillage très opaque, ce ne sera pas naturel ni représentatif de la personne. C’est pourquoi, depuis quatre générations, notre priorité est la présentation des défunts.

C’est un métier qui vous était prédestiné ?

J’ai grandi dans le domaine funéraire. J’habitais au-dessus du salon funéraire familial. Très petit, j’allais voir les cercueils dans le salon, où les corps embaumés étaient exposés. Je devais avoir 8 ou 9 ans la première fois où je suis entré dans le laboratoire pour observer des portions d’embaumement. Les termes « embaumement » et « injections » étaient très familiers pour moi. Ma mère disait, par exemple, à mon père : « Viens manger, le souper est prêt », et il répondait : « Attends un peu, je dois finir l’injection ! » C’était mon quotidien, alors faire ce métier allait de soi.

Même si vous avez grandi dans ce milieu, comment vivez-vous le fait d’être en contact avec la mort et avec des défunts au quotidien ?

Pour moi, une personne décédée est la personne la plus vulnérable qui soit, elle ne peut plus s’exprimer, elle ne peut plus dire ce qu’elle veut ou ne veut pas. On doit lui vouer le plus grand des respects. Le mot d’ordre est de traiter et de manipuler chaque défunt comme si c’était notre propre père ou mère. Il faut toujours avoir une barrière. Je serais la personne la plus heureuse du monde si je devais embaumer tout le temps des personnes qui meurent à 102 ans dans leur sommeil. Malheureusement, il y a des gens qui meurent dans des accidents de voiture, il y a aussi des enfants malades et des jeunes gens qui meurent du cancer. Il y a des histoires qui nous touchent plus que d’autres, et on garde parfois des liens avec les familles.

Vous êtes vraiment dans l’intimité des familles ?

Pour moi, c’est le plus beau métier du monde. Les moments marquants que vivent les gens au salon funéraire, ils vont s’en souvenir toute leur vie. Le décès d’un père, d’une mère, ça marque notre existence. Je suis privilégié de faire partie de la vie des gens lors de moments difficiles. On prend soin d’eux, et on n’a pas le droit à l’erreur, car on enterre la personne la plus importante au monde pour eux. J’ai bien conscience que ce n’est pas un travail banal.

Quand on fait ce métier, on doit vivre toutes sortes de choses. Avez-vous des anecdotes à nous raconter ?

Parfois, les émotions sont tellement fortes qu’il y a des gens qui perdent connaissance au salon. C’est arrivé encore récemment, on appelle l’ambulance, il faut prendre soin de la personne, elle peut être transférée à l’hôpital… et quand, par exemple, c’est la mère de la défunte, c’est délicat, car il faut l’attendre pour les funérailles.

Avez-vous déjà vu des choses étranges ? Un corps qui bouge ?

Non ! Ce sont des légendes urbaines ! Il y a des réactions biologiques qui peuvent arriver dans les secondes ou minutes après le décès, par exemple, les poumons qui se vident, des sphincters qui vont se relâcher, une main qui bouge à cause d’un nerf… Quand le thanatologue entre en jeu, le décès est survenu depuis déjà quelques heures, alors ce sont des choses que nous ne voyons pas.

Quelles sont les questions qu’on vous pose le plus souvent ?

Est-ce que les défunts sont habillés des pieds à la tête dans le cercueil ? Oui, on les habille avec leurs vêtements et sous-vêtements. Il y a des familles qui apportent plusieurs paires de chaussettes en nous disant : « Elle était très frileuse, faudrait lui mettre ! » Les questions sur l’embaumement aussi. On me demande si on empaille les corps ! Il y aussi des questions sur la crémation, celle qui revient très souvent : est-ce vraiment un seul défunt à la fois ou alors vous mélangez les cendres de plusieurs corps dans différentes urnes ? Évidemment qu’on ne mélange pas les cendres des corps.

Thanatologue ou thanatopracteur ?

« Le terme thanatologue n’est pas protégé, n’importe qui peut s’improviser thanatologue. Le terme thanatopracteur, c’est l’embaumeur, la personne qui procède à l’embaumement du défunt en vue de son exposition. Ce terme est protégé puisqu’on devient thanatopracteur à la suite de l’obtention d’un diplôme en techniques de thanatologie, les cours se donnent au collège de Rosemont. Le permis de pratique de thanatopraxie est délivré par le ministère de la Santé », explique Louis-Simon Lamontagne, thanatologue.

TECHNO

N’oublie pas que tu vas mourir

Il paraît qu’au Bhoutan, on dit qu’il faut réfléchir à la mort cinq fois par jour pour être heureux. Les concepteurs de WeCroak ont pris l’adage au pied de la lettre : cinq fois par jour, l’application rappelle à son utilisateur que, non, il ne vivra pas éternellement. Comment ? En l’invitant à lire des citations choisies destinées à le faire réfléchir sur le sens de la vie. Carl Jung, par exemple, qui estime que le bonheur n’aurait aucun sens s’il n’était pas contrebalancé par la tristesse. Ou cette phrase de Stephen Vincent Benét, un romancier américain mort en 1943 : « On ne perd pas la vie en mourant ; la vie se perd minute par minute, traînant d’un jour à l’autre, d’une foule de petites manières insouciantes » (traduction libre). Vivifiant ? À vous de voir… — Alexandre Vigneault, La Presse

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