Tourisme

Le raz de marée

La Sérénissime sature. Début juin, un bateau de croisière géant a heurté un quai puis un autre navire, blessant quatre personnes. Les images ont soulevé un tsunami de réactions d’autant plus indignées que l’accident illustre un problème plus vaste : les effets délétères du tourisme de masse, en croissance exponentielle.

Selon l’ONU, en 2017, 1,3 milliard de personnes ont choisi de passer leurs vacances dans un autre pays. Deux fois plus qu’en 2000. Et si les Européens représentent un touriste sur deux, c’est aussi leur continent qui remporte le plus franc succès. La manne économique se double d’une malédiction quand elle défigure les paradis promis et en chasse les habitants.

De Venise au Mont-Saint-Michel, les hauts lieux de la culture et les trésors de la nature sont submergés par des hordes de visiteurs venus du monde entier.

Seule compte l’image

Inutile de dire « cheese ». Face à la foule compacte bardée de téléphones intelligents, La Joconde n’esquissera jamais qu’un demi-sourire. Énigmatique.

On serait tenté d’y lire une lassitude un peu narquoise : sur les 30 000 visiteurs quotidiens, 80 % veulent la voir en premier. Dans le plus grand musée du monde, au Louvre, les touristes n’ont d’yeux que pour elle. Or, le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci mesure moins d’un demi-mètre carré. Alors, il faut organiser des files d’attente dignes d’un aéroport un jour de grand départ.

Quand ils atteignent enfin la star, certains poussent un soupir chagrin face à ce si petit tableau.

D’autres affichent un air extatique mais s’empressent de lui tourner le dos : un « selfie » et puis s’en va. Pour eux, il ne s’agit plus de voir mais de se faire valoir, le temps d’un clic, sur les réseaux sociaux. La Joconde en accessoire. Voire une simple perle sur le collier où l’on enfilera la tour Eiffel, la Sainte-Chapelle… et les amis « cliqueurs » voudront eux aussi s’afficher un jour avec ces trophées. Au quasi préhistorique Facebook et ses 2,4 milliards d’abonnés s’ajoutent notamment le 1,5 milliard d’aficionados d’Instagram, où l’on ne se paie guère de mots : seule compte l’image.

Au royaume des destinations prisées, l’Europe du Sud arrive en tête. Y compris le minuscule Dubrovnik, qui a servi de décor à la série culte Game of Thrones. Ce coup de projecteur lui vaut un ballet de paquebots géants, qui déversent d’un coup leurs milliers de passagers dans ses ruelles. Il a fallu poster des policiers pour régler la circulation… des piétons. Et créer des quotas de visiteurs.

Même casse-tête à Venise, où l’on s’inquiète des remous causés par les navires géants dans la fragile lagune peuplée de pilotis. Sans oublier la pollution au fioul lourd, d’autant que, durant l’escale, les moteurs restent allumés pour alimenter l’électricité.

Carnival, l’un des plus grands croisiéristes, émettrait à lui seul dix fois plus de pollution atmosphérique que toutes les voitures européennes réunies.

Mais si la croisière abuse, c’est un détail par rapport à l’ensemble : 2 % des touristes étrangers arrivent par le train, 4 % par l’eau, 37 % par la route et 57 % par avion. Depuis le décollage des compagnies à bas prix, leur ascension reste ininterrompue. Paris n’est plus qu’à 22 euros de Rome et 230 de New York.

L’impact d’Airbnb

Le boom du surtourisme, comme on qualifie désormais le phénomène, repose aussi sur le succès d’Airbnb. Créée en 2008, la plateforme de location entre particuliers permet, par exemple, de s’offrir une nuit à Amsterdam pour une vingtaine d’euros. Officiellement, on loge chez l’habitant.

Mais les investisseurs ont vite flairé l’aubaine. De Berlin à Florence, ils achètent les logements les mieux situés pour les louer toute l’année aux touristes.

Corollaire : pénurie, hausse des prix immobiliers et résidents chassés à la périphérie, d’autant plus furieux que les transports en commun sont saturés de visiteurs. Les pickpockets affluent, les déchets s’accumulent. Bouchers, cordonniers et cabinets dentaires cèdent la place aux commerces de babioles et restaurants « typiques ».

Les habitants ont le sentiment de vivre dans un parc à thème et voient rouge. D’où les récentes manifestations à Majorque, Barcelone et Venise. Des participants brandissaient des pancartes « Tourists go home ! ». D’autres défilaient avec des valises, symbole de leur départ inéluctable.

Paradoxe navrant : le tourisme finit par vider de leur substance les lieux les plus convoités. Jusqu’aux neiges éternelles du mont Blanc, piétinées par d’incessantes colonnes venues du monde entier admirer sa pureté. Ces alpinistes servent aussi de spectacle aux familles qui les observent depuis l’aiguille du Midi toute proche : 20 minutes de téléphérique suffisent pour atteindre ce sommet situé à 3842 mètres d’altitude.

Venu se dépayser, le voyageur ne peut échapper à ses semblables. Il devient le décor monotone des lieux qu’il occupe.

Certains s’en accommodent, d’autres se révulsent et tentent un pas de côté. Mais s’ils publient leur coup de cœur sur l’internet, la malédiction reprend de plus belle. Une célébrité aussi retentissante que malvenue s’est ainsi abattue sur la rue Crémieux, dans l’Est parisien. Depuis que cette ruelle pavée et colorée fait sensation, les habitants doivent déloger les fans qui posent assis devant le pas de leur porte. Une Estonienne en robe vaporeuse, une Brésilienne bondissante, et même une prof de yoga australienne qui fait le poirier au beau milieu de la voie…

Désormais, pour qualifier les lieux photogéniques, on les dit « instagrammables ». Malgré la légèreté de son nom, le plus élégant des réseaux suscite des néologismes en plomb. Et ses joujoux virtuels pèsent on ne peut plus concrètement sur la vraie vie.

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