Affaire WE Charity

« J’ai résisté »

Justin Trudeau dit s’être inquiété d’un problème de « perception » quand son cabinet a attribué un important contrat à WE Charity, mais le premier ministre nie tout « traitement de faveur »

Ottawa — Lorsqu’il a appris que WE Charity avait été retenu pour gérer le programme de bourses étudiantes, Justin Trudeau a résisté. Connaissant la proximité de son clan avec l’organisme de bienfaisance, craignant le problème de « perception » que l’attribution du contrat pouvait causer, il a reporté la décision du cabinet. Et si on y a finalement donné le feu vert, il n’y a pas pour autant eu de traitement préférentiel, a juré le premier ministre, jeudi.

Le comité permanent des finances a reçu le témoin vedette de l’étude sur l’affaire WE Charity (Mouvement UNIS, en français), dans laquelle le gouvernement libéral est empêtré depuis plus d’un mois.

D’entrée de jeu, Justin Trudeau a tenté de remettre les pendules à l’heure. « L’organisme UNIS n’a pas reçu de traitement de faveur, a-t-il insisté. Ni moi ni mon personnel n’avons tenté de dicter ou d’influencer la recommandation émise par la fonction publique concernant l’organisme UNIS. »

Il a expliqué qu’avant la rencontre du Conseil des ministres du 8 mai dernier, il ignorait que WE Charity avait été retenu quelques jours auparavant par le comité spécial sur la COVID-19 pour administrer ce programme, dont la note aurait pu atteindre 912 millions de dollars, plutôt que Service jeunesse Canada.

Demande de vérifications

L’idée, a réitéré Justin Trudeau, émanait de la fonction publique. Et lui savait que « des questions allaient être soulevées en raison des liens avec [sa] famille » avec l’organisme des frères Kielburger – d’où sa demande de procéder à des vérifications avant d’aller de l’avant. Ce qui fut finalement fait le 22 mai.

À l’issue de cet examen approfondi dont le premier ministre n’a pas précisé la nature, le Cabinet a ultimement été placé devant un « choix binaire » : soit le programme de bourse était piloté par WE Charity, soit le projet d’aide passait carrément à la trappe, selon la version relatée en comité par Justin Trudeau, et ensuite par sa chef de cabinet, Katie Telford.

Au fil de son témoignage, qui a duré 90 minutes, le chef libéral s’est encore excusé de ne pas s’être récusé des discussions du cabinet.

Il a en outre tenu à se dédouaner. « Je n’étais pas en situation de conflit d’intérêts. Je ne suis pas en situation de conflit d’intérêts dans cette situation », a-t-il lancé.

Il a par ailleurs affirmé pour la première fois qu’il ne savait pas que sa mère, Margaret, et son frère Alexandre avaient touché des centaines de milliers de dollars pour leur participation à des évènements WE entre 2016 et 2020 – ce qui a plus tard inspiré un « personne ne vous croit » de la part du député conservateur Pierre Poilievre.

L’entente, qui avait été conclue sans appel d’offres, a avorté le 3 juillet dernier en raison de la controverse. Et même si le programme de bourses de bénévolat étudiant était allé de l’avant, la famille Trudeau n’en aurait aucunement bénéficié, a plaidé Justin Trudeau. Il a en outre pris soin de se distancier des frères Craig et Marc Kielburger, cofondateurs de l’organisme de bienfaisance. « Je ne suis pas ami avec les Kielburger », a-t-il indiqué.

Les têtes dirigeantes de WE Charity ont révélé mardi au comité des finances qu’en plus d’avoir payé des cachets de 312 000 $ à Margaret Trudeau, mère du premier ministre, l’organisation avait épongé 167 944 $ pour les dépenses reliées à ses 28 apparitions. Sept participations de Sophie Grégoire, femme de Justin Trudeau, ont entraîné des dépenses de 25 326 $.

« Pas particulièrement au courant » pour Morneau

Puisqu’ils avaient le premier ministre à leur disposition, les députés de l’opposition en ont profité pour le talonner au sujet de son ministre des Finances, Bill Morneau. Devant le même comité, la semaine passée, le grand argentier avait admis qu’il avait omis de payer des frais de 41 366 $ pour des voyages familiaux au Kenya et en Équateur, en 2017.

Invité à dire s’il était au courant du voyage de son ministre [il est allé en Équateur, mais pas au Kenya, où sa femme et sa fille se sont rendues seules] avec WE Charity, le témoin a répondu par la négative. « Je n’étais pas particulièrement au courant », a-t-il répondu au député bloquiste Rhéal Fortin. Il savait, en revanche, que l’une des filles du ministre des Finances, Clare, avait des liens avec l’organisme de bienfaisance, mais pas que l’autre, Grace Acan, y travaillait à forfait.

L’opposition conservatrice, qui veut voir une tête rouler, a demandé à Justin Trudeau si un membre de son cabinet allait écoper. « Quelqu’un devrait rendre des comptes. Quel ministre allez-vous congédier ? », s’est enquis l’élu Michael Barrett. Son interlocuteur n’a pas mordu. Il a semblé vouloir s’en remettre au verdict que rendra dans plusieurs mois le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, qui a ouvert une enquête sur Bill Morneau.

Dans le camp néo-démocrate, le député Charlie Angus a accusé le premier ministre de se cacher derrière la fonction publique pour se défendre. « C’est vous qui êtes élu, c’est vous qui devez rendre des compte et qui devez assurer aux Canadiens que l’argent public est bien dépensé », lui a-t-il reproché.

« J’ai aussi des regrets », souligne Katie Telford

Une fois que Justin Trudeau eut tiré sa révérence, sa chef de cabinet, Katie Telford, a pris le relais, témoignant pendant deux heures. Sans grande surprise, elle a confirmé la version des faits de son patron et fait écho à ses excuses. « J’ai aussi des regrets », a-t-elle laissé tomber dans son allocution d’ouverture.

Avec du recul, le dossier aurait pu être mieux géré, a convenu la proche collaboratrice. « On aurait dû avoir une couche de vérifications additionnelle pour éviter qu’il y ait une apparence de favoritisme », a lâché celle qui ne s’exprime que très rarement dans la sphère publique.

« On opère dans l’arène politique, et la perception est importante.  »

— Katie Telford, cheffe de cabinet de Justin Trudeau

La stratège a indiqué que l’implication de Sophie Grégoire Trudeau à WE Charity avait été divulguée au commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique, et aucun drapeau rouge n’ayant été levé, cet aspect de l’enjeu a rassuré le bureau du premier ministre, a indiqué Mme Telford.

L’opposition ne décolère pas

Les prestations de Justin Trudeau et de son bras droit en comité n’ont en rien apaisé les partis d’opposition.

« Personne n’a cru le témoignage de Justin Trudeau aujourd’hui… Aucun politicien n’est au-dessus des lois, peu importe la raison, même si Justin Trudeau semble convaincu du contraire », a réagi sur Twitter le député conservateur Alain Rayes.

Son collègue du Nouveau Parti démocratique Charlie Angus s’est désolé que les jeunes fassent les frais de cette bourde. Dans une déclaration transmise par le parti, il a accusé le premier ministre de « faire passer les intérêts de ses riches amis avant les Canadiens », et d’avoir montré « qu’il refus[ait] d’assumer la responsabilité de ses actions ».

De passage au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le chef Yves-François Blanchet a de nouveau brandi la menace de renverser le gouvernement, même si là n’est pas sa « préférence », à l’issue de cette comparution « à saveur de tofu sans saveur ».

un scandale qui fait mal aux libéraux

L’affaire WE Charity a fait dégringoler la cote de popularité du gouvernement libéral et celle du premier ministre Trudeau, montre un sondage de la firme Abacus rendu public jeudi. Les intentions de vote pour les libéraux ont chuté de six points de pourcentage depuis le 20 juin dernier, passant de 40 % à 34 %. La glissade ne profite cependant pas forcément aux conservateurs, qui ont vu leurs intentions demeurer stables, passant de 29 % à 30 % pour la même période. La saga a aussi nui à l’image de Justin Trudeau : les impressions négatives à son égard ont grimpé de cinq points de pourcentage et, pour la première fois depuis plusieurs mois, un plus grand nombre de personnes ont une mauvaise image du premier ministre plutôt qu’une perception positive. Le coup de sonde d’Abacus a été mené auprès de 1500 personnes du 27 au 29 juillet.

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