Aide médicale à mourir

« Je me sens plus libre aujourd’hui »

Nicole Gladu s’est présentée devant les médias, hier, avec l’aplomb dont elle avait déjà fait preuve durant tout le procès où elle affrontait – aux côtés de Jean Truchon – l’armée d’avocats et d’experts des gouvernements du Québec et du Canada chargés de défendre les législations sur l’aide médicale à mourir (AMM).

La juge de la Cour supérieure du Québec Christine Baudouin lui a redonné cette « liberté » dont elle a été privée lorsque le critère de « mort raisonnablement prévisible » a été incorporé à la loi fédérale à la suite de l’arrêt Carter, s’est réjouie la femme de 73 ans, hier, avec son éloquence habituelle.

Dans un jugement historique rendu mercredi, la juge Baudouin a tranché en faveur de Mme Gladu et de M. Truchon en invalidant les critères des législations sur l’AMM touchant à la « fin de vie » – critère de la loi québécoise – et à la « mort raisonnablement prévisible » – critère de la loi canadienne – décrétant qu’ils sont trop restrictifs et discriminatoires.

Atteinte du syndrome post-poliomyélite – une maladie dégénérative incurable –, Mme Gladu s’est dite « soulagée » d’avoir retrouvé son droit à « mourir dans la dignité ». La juge a conclu qu’elle remplit l’ensemble des exigences législatives pour avoir accès à l’AMM, sauf celles d’être en fin de vie ou que la mort naturelle soit raisonnablement prévisible.

Dans les prochaines semaines, Mme Gladu s’accordera le temps de digérer le jugement et de consulter ses « précieux amis sans qui elle n’aurait pas été capable de mener le combat le plus difficile de sa vie » avant de se prononcer sur le moment où elle demandera l’AMM.

Dans sa décision, la juge Baudouin a d’ailleurs souligné le courage de cette « femme intelligente » ; une « battante dotée d’une détermination qui ne peut que susciter l’admiration, l’estime et le respect ».

Son compagnon de lutte, M. Truchon, était très émotif, hier. « Ce jugement va ouvrir les portes du paradis à tous ceux et celles qui souffrent comme moi d’une manière physique et psychologique », a dit l’homme atteint de paralysie cérébrale en s’exprimant par le truchement d’un interprète puisqu’il a de grandes difficultés d’élocution.

L’homme de 51 ans a indiqué qu’il allait vivre encore un hiver et un printemps avant de demander l’AMM comme le jugement d’hier le lui permet désormais (à moins que ce dernier ne soit porté en appel). « La mort est pour moi un privilège », a-t-il dit, les yeux mouillés.

« Ne portez pas la cause en appel »

Les deux Québécois gravement malades appellent les gouvernements du Québec et du Canada à ne pas porter la cause en appel.

Ils demandent aux deux ordres de gouvernement d’agir rapidement pour modifier la loi. Ils suggèrent d’ailleurs à la population de profiter de la campagne électorale fédérale qui vient de débuter pour demander aux candidats de tous les partis de s’engager à changer la loi. « On ne pouvait espérer meilleur timing », a lancé Mme Gladu, ex-journaliste et ancienne attachée de presse de l’ONU à New York.

Pour sa part, Me Jean-Pierre Ménard, qui a défendu pro bono Mme Gladu et M. Truchon, estime que ce jugement offre une « lumière au bout du tunnel » aux milliers de patients qui sont dans la même situation que ses clients, soit des personnes gravement malades, sans aucun espoir d’amélioration, se trouvant dans un état de déclin avancé et irréversible et éprouvant des souffrances persistantes et intolérables.

Québec « n’exclut rien »

Le premier ministre du Québec, François Legault, n’a pas voulu s’engager, hier, à ne pas porter la cause en appel comme le réclament les deux Québécois lourdement handicapés.

« On n’exclut rien, parce qu’il est trop tôt. On est en train d’étudier le jugement. Vous savez, on avait déjà dit qu’on voulait d’une façon non partisane examiner l’élargissement de l’aide médicale à mourir, par exemple dans les cas où on n’est pas en fin de vie. »

— François Legault

« Est-ce qu’on conclura qu’il faut aller là ou non ? a ajouté M. Legault. Et puis dépendamment de l’orientation qu’on prendra, là on pourra décider si on va ou non en appel. »

Pour sa part, le sénateur Serge Joyal, qui s’était battu lors de l’examen du projet de loi fédérale sur l’AMM afin que les critères ne soient pas trop restrictifs, trouve « inconcevable et inhumain de forcer les parties à devoir se rendre et se défendre à la Cour d’appel, puis à la Cour suprême, et subir un autre délai de quatre ans avant de voir leur droit d’accès à l’aide médicale à mourir définitivement respecté ».

Le sénateur Joyal croit que le gouvernement fédéral et le premier ministre Justin Trudeau devraient, d’ici 30 jours, faire une référence à la Cour suprême pour déterminer si ce critère est constitutionnellement valide et respecte la Charte canadienne des droits et libertés.

— Avec la collaboration de Tommy Chouinard, La Presse

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