Chronique

À quand la révolution ?

Avez-vous vu la pub annonçant la rentrée de TVA ? On y aperçoit quelques-unes des têtes d’affiche de la chaîne entourées de jeunes qui bougent sur des rythmes de tambour endiablés (un clin d’œil à l’émission de danse Révolution). Ce qui m’a frappé dans cette promo, ce n’est pas tant que Gino Chouinard et Guy Nadon dansent comme des pieds et que les jeunes, eux, savent bouger. C’est plutôt le contraste entre la diversité culturelle que l’on trouve chez les danseurs et la blanchitude extrême qui règne chez les vedettes.

Au premier coup d’œil, on se dit : « Voilà une télé faite pour tous et qui parle à tout le monde ! Voilà une télé jeune, de son temps, branchée sur la réalité qui l’entoure ! » Mais quand on se met à regarder cela de plus près, on se rend vite compte que ce n’est pas le cas. Cette télé qui nous promet des frissons et des larmes tous les soirs parle aux Blancs, raconte des histoires de Blancs et est d’abord faite pour plaire aux Blancs.

Je montre du doigt TVA, mais je m’empresse d’inclure là-dedans les deux autres télés généralistes, Radio-Canada et V. On y trouve exactement le même phénomène.

Au cours des derniers jours, j’ai lu tous les magazines qui parlent de la rentrée télé (terme typiquement québécois, car je ne l’ai trouvé nulle part dans les publications françaises ou américaines) et qui spéculent sur les passionnantes intrigues qui nous attendent cet automne.

Un simple survol des distributions des séries québécoises nous offre un tableau franc et clair : il n’y a pas beaucoup de représentants des minorités visibles dans notre téléviseur.

En fait, les Blancs occupent tellement tout l’espace qu’on n’hésite pas à faire jouer certains comédiens dans deux ou trois séries la même semaine.

À cet égard, n’y aurait-il pas une pénurie de jeunes acteurs beaux et talentueux au Québec ? Ou est-ce alors un manque d’imagination ? Ou d’audace (il est hot en ce moment, on le veut !) ? En tout cas, j’espère que vous aimez beaucoup Éric Bruneau, Émile Proulx-Cloutier, Alexandre Goyette et Vincent-Guillaume Otis, car vous les verrez beaucoup cet automne. Mais ça, c’est un autre sujet.

Selon les plus récentes données du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, la population immigrée et de minorités visibles s’élève à 13 % au Québec. À Montréal, ce pourcentage grimpe jusqu’à 48 %. Or, depuis quelques années, des observateurs s’attardent à calculer le pourcentage des minorités visibles dans nos télés. On arrive à un chiffre oscillant entre 3 % et 5 %.

Si le secteur de l’information et des affaires publiques fournit modestement sa part, on ne peut pas en dire autant des fictions. 

La présence d’un comédien provenant d’une minorité visible dans un rôle important ou moyennement important d’une série, c’est un fait rare. C’est même devenu un événement. Surtout quand ledit acteur ou ladite actrice a un accent étranger. Aïe aïe aïe que ça ne passe pas !

Quand on apprend que Widemir Normil, un comédien d’origine haïtienne, sera Fardoche dans la nouvelle génération de Passe-Partout et que cette annonce est saluée par les médias comme une révolution et un geste d’audace, il y a un mautadit problème.

Au fait, il est où exactement, le problème ? À quel endroit dans la chaîne de montage il y a un blocage ? Je ne reviendrai pas sur la prétendue difficulté rencontrée par les réalisateurs ou les metteurs en scène à recruter des comédiens de talent provenant des minorités visibles. J’en ai abondamment parlé dans des chroniques sur la diversité au théâtre.

Mais qui est responsable de ce manque de pluralité dans notre télé ? Les auteurs ? Les réalisateurs ? Les agences de casting ? Les producteurs ? Les diffuseurs ? Qui sont ceux qui décident de ce que veulent les téléspectateurs, de ce qui les fait vibrer ou non, de ce qui les séduit ou pas ? Qui sont ceux qui jugent que le public qui vit en région (une large part de l’auditoire québécois) n’a pas besoin de diversité culturelle dans les histoires qu’on lui raconte ?

Parce que c’est de cela qu’on parle : des histoires. Des histoires que l’on se raconte depuis des décennies, qui nous rassemblent dans le salon comme devant la machine à café au travail. Des histoires qui nous réconfortent et qui nous définissent.

Cet automne à la télé, on découvrira l’émission de danse Révolution, dont on prédit déjà un grand succès. Comme ce fut le cas à Danser pour danser, présenté l’automne dernier sur V, les participants montreront la diversité culturelle québécoise dans ses éclats. Ces jeunes représenteront la rue telle qu’on la voit à Montréal, mais aussi dans les autres grands centres du Québec. Expliquez-moi pourquoi cette diversité ne se retrouve pas dans nos fictions.

Nous sommes prêts à accepter la diversité en information ou dans des émissions de variétés. Mais quand vient le temps de raconter des histoires, la blanchitude est reine. Peut-être est-ce parce que ces histoires sont le dernier refuge de notre identité, celle qui est en train de changer et d’évoluer à un rythme effarant. Et affolant pour certains.

On a beaucoup parlé de diversité sur les scènes de théâtre et au cinéma (souvenez-vous de la crise récente aux Oscars). Je crois fermement que nous sommes mûrs pour une révolution, une vraie, au petit écran. Je crois aussi qu’on devrait arrêter de se raconter des histoires et qu’on devrait commencer à les offrir à tout le monde.

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