Chronique

Le pot légal 11 mois plus tard : bof !

Hier à Rimouski, comme à plein d’endroits au Québec, les clients entraient dans la succursale de la Société québécoise du cannabis (SQDC). Ici, rue Saint-Germain, comme partout ailleurs dans le réseau, un agent de sécurité bienveillant vous accueille dans une atmosphère plus pharmaceutique que festive.

Je regardais l’étalage de contenants sous verre, l’éclairage sévère, les affichages de prix au gramme, les substances. Indica ? Sativa ? Préroulé ou en fleur séchée ?

Il y avait en ce samedi midi sept ou huit clients qui faisaient la queue tranquillement comme à la Société de l’assurance auto ou au service des pièces de Canadian Tire.

En regardant cette scène, ce qui frappait surtout, c’était son extrême banalité.

Et ce qui me frappait doublement, c’était la rapidité avec laquelle tout « ça » était devenu banal.

Il y a seulement cinq ans, l’idée d’une légalisation circulait chez des militants, mais paraissait loufoque. Le concept de société d’État vendant du pot était du matériel d’humoriste. Dans son roman d’anticipation, Cité, paru en 1997, Mario Roy décrivait un monde (celui de 2000, en fait…) où l’État avait pris le contrôle de tout le commerce du « vice » : après les loteries et l’alcool, c’était maintenant la drogue et la prostitution. L’idée faisait sourire.

Ben… Manque plus que la prostitution.

La SQDC… le nom à lui seul n’aurait pas fait éclater de rire seulement les générations précédentes ; elle aurait fait brailler de rire les gens de 16 ans il n’y a pas si longtemps.

Même à l’échelle internationale, il ne faut pas oublier que le Canada est le premier pays de l’OCDE à totalement légaliser la possession et la consommation de cannabis. À part l’Uruguay (2013) et huit États américains, le pot est illégal partout – bien qu’il soit décriminalisé dans quelques pays.

Tellement que le Canada fait encore partie de traités contre la lutte aux stupéfiants, dont la marijuana.

Bref, historiquement, socialement, culturellement, juridiquement, c’est un évènement colossal. On en a parlé abondamment avant. On nous a rebattu les oreilles avec le sujet, on en était presque intoxiqués.

Et 11 mois plus tard ?

Bof.

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Ça ne veut pas dire que la légalisation remplira toutes ses promesses. Les sondages montrent que, même en matière de cannabis, le marché noir est loin d’avoir démissionné. Selon le Centre de statistiques sur le cannabis, tout de même, le marché noir représente encore un bon 40 % des ventes de cannabis. Mais la légalisation est encore nouvelle. En moins d’un an, le marché légal a tout de même dépassé le marché noir.

Quand on songe à l’espèce de chaos qui a suivi la légalisation, ce n’est pas rien. L’opération s’annonçait en effet désastreuse : ruptures de stock partout, files d’attente, magasins fermés plusieurs jours de suite…

Rien de très anormal, au fond, quand on pense à l’ampleur du virage. Entrer dans un marché où l’on ne connaît pas les habitudes des consommateurs n’est pas si simple.

Quelques mois plus tard, tout ça est oublié, les produits sont là plein les présentoirs.

« C’est rendu qu’on manque de place pour les installer », me dit une vendeuse.

Avec le recul, le choix du Québec d’opter pour des magasins d’État paraît meilleur que le modèle ontarien de magasins privés, dont certains seraient sous l’influence du crime organisé. D’autres concessions seront offertes en Ontario par tirage au sort…

Il n’est pas dit que le crime organisé ne soit pas impliqué dans la production « légale » par divers canaux. Mais jusqu’en octobre dernier, l’industrie était 100 % illégale. Les données montrent un transfert graduel des ventes du marché noir au marché légal.

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Les gens consommeront-ils davantage ? La réponse n’est pas simple parce que les données sont compilées à partir de sondages, donc de déclarations volontaires. Les gens en général ont tendance à sous-déclarer leurs comportements illégaux ou socialement réprimés.

Les enquêtes néanmoins laissent voir qu’après un léger emballement post-légalisation, la consommation a fléchi.

En d’autres mots, rien n’indique que la consommation ait augmenté sensiblement ou durablement. Une étude parue cet été affirmait que la légalisation dans certains États américains s’était accompagnée d’une diminution de la consommation chez les adolescents. Encore là, les données sont à prendre avec beaucoup de prudence.

Les chercheurs ont tenté de mesurer objectivement la consommation en analysant les eaux usées dans les grandes villes canadiennes. Les données montrent des écarts difficilement explicables d’une grande ville à l’autre, et surtout très éloignés des statistiques de déclaration volontaire. Peut-être les gens mentent-ils de manière inégale d’une ville à l’autre, mais pour le moment, je ne me fierais pas trop à ces résultats pour juger de la consommation de pot dans le pays…

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Autre question importante : la légalisation a-t-elle eu un effet sur le système judiciaire ? Quelques accusations de possession simple sont tombées un peu partout au pays après la légalisation. On ne verra plus des dizaines de milliers de causes comme par le passé – les chiffres déclinaient d’ailleurs bien avant la légalisation. Mais on observe tout de même des accusations pour violation de la Loi sur le cannabis, qui a remplacé les anciennes dispositions criminelles.

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales du Québec a tout de même relevé pour les six premiers mois de l’application de la loi 1373 « dossiers autorisés » pour différentes infractions (possession d’une trop grande quantité, vente à des mineurs, provenance illégale, etc.). Les chiffres sont difficiles à comparer pour des raisons techniques, mais c’est nettement moins que sous l’ancien régime juridique.

On rapporte davantage d’accusations pour conduite avec les facultés affaiblies par la drogue, mais ce n’est pas parce que le phénomène augmente : c’est qu’on a de nouveaux outils de détection. Les dossiers de conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool dépassent encore dans une proportion de 20 contre 1 les dossiers de drogue.

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Il faudra des années pour mesurer l’incidence véritable de la légalisation.

Mais 11 mois plus tard, on serait bien embêtés de tenter de démontrer qu’elle a eu les effets catastrophiques attendus par certains.

Elle a au moins réussi ceci : elle est dans les mœurs. Ça veut dire un rapport moins hypocrite à cette drogue-là, plus de transparence et, logiquement, un meilleur contrôle. Ça veut dire aussi une économie souterraine légalisée en partie, et même des rentrées fiscales en conséquence.

C’est une banalisation pas banale, quand on y pense.

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