71e Festival de Cannes

Aimer à tous les genres, à tous les temps

Onze ans après Les chansons d’amour, Christophe Honoré a de nouveau monté les marches afin de présenter en compétition Plaire, aimer et courir vite, une histoire d’amour conjuguée au masculin. De fait, les films abordant des thèmes liés à la communauté LGBTQ sont plus nombreux à Cannes cette année, à commencer par Rafiki, ce drame lesbien kényan, frappé d’une interdiction dans son propre pays.

CANNES — L’an dernier, 120 battements par minute fut le grand coup de cœur du festival et le Grand Prix lui fut attribué. Il appert qu’un an plus tard, l’histoire de Plaire, aimer et courir vite, le nouveau film de Christophe Honoré, présenté hier soir en compétition, se déroule aussi à l’époque de la crise du sida, au début des années 90. 

Est-ce un simple fait du hasard ou un clin d’œil assumé ? L’approche qu’emprunte le réalisateur des Chansons d’amour est cependant bien différente de celle de Robin Campillo, dans la mesure où le récit est pratiquement exempt de tout militantisme et où les personnages n’ont pas de combat social à mener. On préférera ici évoquer subtilement le contexte dans lequel les malades atteints du sida devaient composer avec l’indifférence ambiante.

Revoir sa jeunesse

Pierre Deladonchamps (L’inconnu du lac, Le fils de Jean) interprète Jacques, un écrivain de 35 ans qui enchaîne les aventures, tout en prenant soin d’un ancien conjoint mourant (Thomas Gonzalez). Étant séropositif lui-même, l’homme ne souhaite guère se commettre dans une nouvelle relation amoureuse, mais il fait face malgré lui à son choix le jour où il rencontre Arthur (Vincent Lacoste), un lecteur dans la jeune vingtaine, en qui il se reconnaît parfaitement, et à travers qui il revoit sa propre jeunesse. Le joli titre fait écho à une histoire d’amour sur laquelle pèse une condamnation à mort à brève échéance.

Christophe Honoré propose ici un film vibrant, truffé de scènes magnifiquement composées.

On retiendra notamment la première rencontre entre Jacques et Arthur dans un cinéma de Rennes, alors que leurs têtes en ombres chinoises se juxtaposent aux images de La leçon de piano. Sur le plan formel, Plaire, aimer et courir vite est une splendeur, d’autant que les références et les clins d’œil, tant sur le plan littéraire que cinéphile, se font nombreux.

Sur le plan du récit, c’est toutefois autre chose. Certaines scènes se révèlent bouleversantes, mais on a parfois l’impression que le cinéaste s’éparpille un peu. Son parti pris d’aller jusqu’au bout d’une scène, quitte à l’allonger inutilement, ne donne pas toujours non plus les meilleurs résultats. Pierre Deladonchamps offre cependant une composition remarquable, qui pourrait bien être remarquée du jury.

Un petit film modeste et sincère

On compte une quinzaine de films abordant des thèmes liés à la communauté LGBTQ à Cannes cette année, soit deux fois plus que l’an dernier. Ils sont tous en lice pour la Queer Palm, dont le jury est présidé par la productrice Sylvie Pialat. À l’Agence France-Presse, Christophe Honoré a déclaré que la sexualité des personnages ne devait pas obligatoirement induire une identité particulière aux films.

« C’est quelque chose qu’il faut dépasser. Quand il s’agit de la sexualité du plus grand nombre, cette question ne se pose pas alors qu’on la pose face à une histoire d’amour entre deux hommes », a-t-il dit.

Cela dit, l’actualité nous rappelle tristement que l’orientation sexuelle d’un individu peut être encore criminellement sanctionnée dans de nombreux pays. Par exemple, le Kenya.

On a fait grand cas ici de la présence en sélection officielle, dans la section Un certain regard, du film Rafiki (Amie), un drame kényan dans lequel deux jeunes femmes amoureuses l’une de l’autre sont ostracisées par toute une communauté. La réalisatrice Wanuri Kahiu a en effet appris, avant même la première mondiale de son film à Cannes, que son film était censuré chez elle, pour cause « d’apologie de l’homosexualité ».

Forcément, tous les projecteurs se sont braqués sur ce petit film modeste et sincère, qui se distingue cependant davantage par son impact social que par ses qualités cinématographiques.

En faisant de ces amoureuses les filles de deux adversaires politiques en campagne électorale, le symbolisme se fait un peu lourd. Et si la violence de l’effet de meute est bien illustrée, force est de constater que le dénouement à l’eau de rose reste bien peu crédible dans le contexte.

« L’homosexualité est de moins en moins le thème principal des films LGBT, a de son côté déclaré Sylvie Pialat à l’AFP. Alain Guiraudie, que je produis, a été l’un des premiers à défendre des personnages à part entière au-delà de leur orientation sexuelle. S’il y a autant de films LGBT à Cannes cette année, c’est tout simplement le reflet de la vie. »

71e Festival de Cannes

Vu sur la Croisette

Leto (L’été) (EN COMPÉTITION) 

Rock en URSS

Les festivaliers ont eu l’occasion de s’enthousiasmer une première fois dans cette compétition grâce à Leto (L’été), un film de Kirill Serebrennikov (Le disciple) dans lequel on évoque le parcours de Viktor Tsoi, figure légendaire de la scène rock soviétique dans les années 80.

Accusé de « corruption », le cinéaste russe, toujours assigné à résidence, a été arrêté à Saint-Pétersbourg en août 2017, alors que le tournage de son film n’était pas encore tout à fait terminé. La deuxième équipe s’est chargée de terminer les scènes manquantes, et Serebrennikov s’est arrangé pour pouvoir ensuite monter le film chez lui. Il n’a évidemment pas pu accompagner l’équipe du film à Cannes, mais plusieurs des intervenants ne se sont pas gênés en conférence de presse pour qualifier l’attitude des autorités russes de « ridicule ».

Du coup, l’atmosphère répressive évoquée dans son film – le pouvoir soviétique n’était guère entiché des excès liés à la culture rock – prend une résonance férocement actuelle. Cela dit, même si le contexte politique pourrait se prêter à une approche militante, Serebrennikov s’attarde avant tout dans son film à la scène musicale de Leningrad, et à ceux qui l’ont faite en exprimant un désir de rébellion et de révolte.

En quête de liberté

Très connu en Russie (moins dans le reste du monde), Viktor Tsoi (incarné par l’acteur coréen Teo Yoo) est arrivé à une époque charnière de l’Union soviétique – les années 80 – et a charrié avec lui les aspirations d’une jeunesse en quête de liberté, jusque-là trop contrainte par les règles strictes imposées par le régime. La première scène de concert est éloquente. Même si la musique qu’on lui offre est entraînante, le public ne peut danser ni même trop bouger, pas plus qu’il n’a le droit de manifester son enthousiasme de façon excessive. On le surveille d’ailleurs de très près.

Mais grâce à sa poésie, qu’il a su harmoniser à des styles musicaux venus d’Amérique et de Grande-Bretagne, inspiré aussi par le mouvement punk, Viktor Tsoi a su trouver la manière de s’exprimer et de se faire entendre.

Tourné en majeure partie en noir et blanc, Leto rappelle aussi l’esthétique de cette époque. Les scènes les plus mémorables sont celles où la réalité décolle pendant que des traits de dessins animés prennent forme, rejoignant ainsi l’univers des vidéoclips. On retiendra en outre ce moment où les musiciens affrontent dans un train des citoyens indignés en chantant Psycho Killer de Talking Heads…

Cela dit, le réalisateur a choisi d’évoquer l’atmosphère de l’époque de sa jeunesse, plutôt que de la décrire. Il se dégage de l’ensemble une certaine mélancolie (amplifiée par l’utilisation du noir et blanc), mais le spectateur qui ne connaît pas l’histoire de Viktor Tsoi, mort dans un accident de voiture en 1991, aura parfois l’impression de regarder les choses plus à distance. Cela dit, Serebrennikov nous offre un formidable voyage musical. Vivement la bande originale !

71e Festival de Cannes

Cannoiseries

Un thriller cinq étoiles

Jessica Chastain, Marion Cotillard, Penélope Cruz, Lupita Nyong’o et Fan Bingbing ont rencontré hier les distributeurs internationaux afin de discuter d’un projet de film d’espionnage construit autour de cinq personnages féminins, issus de différents pays, exerçant le métier d’agent secret. Lancé par Jessica Chastain, qui a mûri son idée avec la volonté d’en faire une franchise à la Jason Bourne, le film s’intitule 355. Écrit par Theresa Rebeck, 355 sera réalisé par Simon Kinberg, avec qui Jessica Chastain tourne déjà X-Men : Dark Phoenix. Rappelons qu’une autre franchise mettra de l’avant une distribution féminine très bientôt : Ocean’s 8, dans lequel joue notamment la présidente du jury Cate Blanchett, prendra l’affiche chez nous le 8 juin.

The House That Jack Built aux États-Unis

L’un des grands événements de ce festival sera évidemment le retour de Lars von Trier sur la Croisette, cette fois en sélection officielle, mais hors compétition. La toute première projection de The House That Jack Built, sur lequel planent des rumeurs de scènes d’une violence extrême, aura lieu lundi en fin de soirée, à 22 h 30, et l’on nous assure de la présence du cinéaste danois. En revanche, les journalistes ne seront pas admis à cette séance et devront voir le film seulement le lendemain matin. Aucune conférence de presse n’est prévue, du moins pour l’instant. Interrogé en conférence de presse sur les raisons d’une sélection hors concours, Thierry Frémaux a répondu : « Voyez le film. Et venez me dire ensuite si vous l’auriez mis en compétition ! » La société américaine IFC Films a par ailleurs acquis les droits d’exploitation du film aux États-Unis. Aucun distributeur québécois n’a d’entente systématique avec IFC Films, mais le film nous parviendra sans doute. À suivre…

La guerre des tuques 2 en campagne de séduction

Les producteurs du film d’animation La guerre des tuques 2 ont retenu une pleine page de publicité dans le journal spécialisé Variety afin d’attirer l’attention des acheteurs internationaux au Marché du film. On rappelle en outre que Snowtime !, titre international de La guerre des tuques 3D, a été vendu dans 120 pays, qu’il a été le champion du box-office au Canada, et qu’il a aussi obtenu du succès en Chine et en France (où il est resté à l’affiche pendant 11 semaines). Réalisé cette fois par Benoit Godbout, qui prend le relais de Jean-François Pouliot (qui agit ici à titre de consultant), coréalisé par François Brisson, écrit par Paul Risacher, Claude Landry et Maxime Landry, La guerre des tuques 2 devrait en principe sortir à Noël.

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