Irak

La loi du talion

Dans ce tribunal, avec sa cage en bois, les prisonniers comparaissent à la chaîne et les audiences sont expéditives. Onze prévenus français de Daech et un Tunisien résidant en France, capturés en Syrie et jugés en Irak, viennent d’y être condamnés à la peine capitale. Un verdict embarrassant pour notre pays (la France) « opposé en tout temps et en tout lieu à la peine de mort », mais qui se refuse à rapatrier des ressortissants encombrants. L’État français accusé de « faire le minimum » se décharge sur la justice à l’irakienne.

Le juge Ahmed Mohamed Ali, ses lunettes à grosses montures noires sur le nez, écoute l’accusé lui expliquer… qu’il n’a jamais combattu. Parce qu’il était malade. À peine arrivés, jure-t-il, sa femme et lui ont été contraints de s’« aliter » : « Les membres de l’EI pensaient que j’étais un espion et mon beau-frère a dû venir témoigner en ma faveur. »

Fodil Tahar Aouidate, 32 ans, a rejoint la Syrie en 2013, suivi par 22 membres de sa famille. Il vient de Roubaix, dans le Nord, et le voici debout dans une cage en bois de la principale cour d’appel du district de Karkh, à Bagdad qui étouffe sous 40 °C, vêtu d’une combinaison jaune avec de vieilles sandales aux pieds. Dans la salle d’audience climatisée, regard borné et visage crispé, Fodil contient mal ses émotions. Il se fait volubile, cabotin et vif pour s’adresser en arabe au tribunal – un magistrat et ses deux assesseurs, dans leurs robes noir et blanc – perché sur une estrade en bois laqué. Le juge Ali en a vu d’autres qui n’avaient « rien fait » et, à vrai dire, cela n’a guère d’importance pour lui : ici, l’« appartenance à l’État islamique » est un crime passible de la peine de mort, même pour celui qui n’a ni combattu ni participé à des exactions.

Longues enquêtes

Le juge Ali aime bien que les choses soient claires. Il a enquêté pendant plusieurs mois, interrogé d’autres prisonniers et décortiqué des kilos de documents exfiltrés des zones anciennement occupées par Daech. Une pile de dossiers s’entasse sous ses mains. Il en extrait soudain une feuille A4 à l’en-tête noir du « califat », dûment tamponnée par l’EI, et la brandit face à l’accusé. Le nom de Fodil Tahar Aouidate y est inscrit avec son numéro de passeport, ses différents voyages et sa fonction au sein de l’EI : « combattant ». Mais l’accusé esquive toujours, se dédouane comme il peut. Tous ces « papiers » ne « prouvent rien », se défend-il avec un large sourire. « C’est comme dans n’importe quel pays arabe ! Tout marche au piston, donc j’ai été inscrit comme employé mais, en fait, j’étais connu parmi les Français de l’EI comme celui qui ne faisait jamais rien ! » Un écran s’allume, comme pour lui répondre. La vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux à la fin de 2015. On le reconnaît facilement : il fait justement l’apologie des attaques du 13 novembre, qui ont coûté la vie à 130 personnes à Paris. Pendant plusieurs minutes, il nous exprime son « grand plaisir et grand bonheur de voir ces mécréants souffrir comme nous souffrons ici », promettant aux Français de continuer à frapper « chez vous ». Fodil détourne le regard, muet. Puis il soulève son tee-shirt pour montrer des marques noires sur son ventre. Selon lui, la preuve que les policiers l’ont frappé pour lui soutirer des aveux.

Fodil Tahar Aouidate n’est pas un inconnu pour les services de renseignement français, qui le soupçonnent d’avoir voulu commettre une action violente en France. Il était en lien avec la mouvance salafiste belge – notamment Abdelhamid Abaaoud, un des organisateurs présumés des attentats du 13 novembre, mort à Saint-Denis – et, selon Jean-Charles Brisard, directeur du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), il présente toutes les caractéristiques du fanatique autoritaire, violent et prêt à mourir pour l’idéologie radicale de l’EI.

Ils sont 11 djihadistes français – tous sous le coup de mandats d’arrêt internationaux et beaucoup condamnés en France par contumace – à être passés devant la justice irakienne ces deux dernières semaines. Des audiences, privées de témoins comme de victimes, expéditives : de quelques minutes à trois heures. Pas davantage. Impossible de consulter son dossier ou de préparer sa défense. C’est au tribunal que les prévenus découvrent leur avocat commis d’office. Il s’agit pourtant de procès « équitables », selon Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, qui rappelle que « ces terroristes doivent être jugés où ils ont commis leurs crimes ». Ce n’est pas l’avis d’associations comme Human Rights Watch, qui dénoncent les tortures infligées, l’iniquité des procès et les pendaisons précipitées. C’est que la machine judiciaire irakienne tourne à plein régime. Près de 514 djihadistes étrangers, d’une cinquantaine de nationalités, ont été jugés depuis janvier 2018. En même temps que les arrestations se faisaient massives, le rythme s’est encore accéléré, et ce sont maintenant les condamnations à mort qui dégringolent. L’Irak est un des cinq pays qui en prononcent le plus dans le monde. Selon Amnesty International, 271 en 2018, soit quatre fois plus qu’en 2017, pour 52 exécutions (125 en 2017). Mais jusqu’ici aucun étranger n’a été pendu.

En ce qui concerne la France, le gouvernement manœuvrerait dans l’ombre. Mal à l’aise avec la peine capitale, Emmanuel Macron demanderait systématiquement sa commutation en peine de prison à perpétuité. En échange, l’Irak négocie une présence militaire française, des armes, du matériel d’espionnage et environ 2 millions de dollars par prisonnier… Des experts, et même des familles ou des associations de victimes appellent pourtant l’État à rapatrier les prisonniers. Pas seulement pour pouvoir les juger de façon impartiale, mais aussi par peur que certains réussissent à s’enfuir, comme Peter Cherif, le djihadiste français arrêté en décembre dernier à Djibouti après huit ans de cavale. Ou parce qu’ils se souviennent que d’autres prisons irakiennes, Abou Ghraib ou le camp Bucca, ont été des « incubateurs » qui ont permis aux cadres du futur califat – dont Al-Baghdadi – de nouer des liens.

Devant le juge Ali, les arguments reviennent, immuables. On jure d’avoir vite déchanté en découvrant l’EI, on minimise les rôles. Plus de combattants, seulement des percepteurs d’impôts, professeurs d’arabe, formateurs militaires, médecins, fonctionnaires, vendeurs de poulets. On évoque les « difficultés à vivre en France », les raisons de partir : chômage, divorce… 

Changements de versions

Ainsi Abou Omrane Al-Faranssi (« le Français »), redevenu Mustapha Merzoughi, 37 ans, père de cinq enfants. Il parle du « manque d’argent ». Et de la propagande de l’EI qui promettait une maison, un salaire, le mariage… Soldat de métier entre 2000 et 2010, ce Toulousain d’origine tunisienne a notamment servi en Afghanistan sous l’uniforme français. Réformé, il est devenu conducteur de camion-citerne. Taillé en colosse, rasé de près, il raconte pendant près de deux heures comment, après des recherches sur l'internet et les réseaux sociaux, il a rejoint le mouvement djihadiste. Il commence en arabe puis, assisté par un traducteur, passe au français. Il a suivi des « formations obligatoires religieuses et militaires à Alep », récupéré « une kalachnikov et un salaire mensuel de 200 $ ». Pendant sa détention, il a avoué avoir « prêté allégeance à Mossoul, devant un chef de l’État islamique au visage masqué, car les chefs avaient peur d’être reconnus ou identifiés par les combattants étrangers dont ils redoutaient qu’ils soient des espions ». Mais, devant le juge, il se ravise, passe sous silence son rôle de recruteur – il chassait de jeunes candidates françaises au djihad – et affirme avoir été emprisonné par des cadres de Daech pour « espionnage », car il voulait s’enfuir… « Je n’ai pas la sensation d’être un terroriste, répète-t-il en boucle. J’ai fait une grosse bêtise, quelque chose de grave, mais maintenant je veux rentrer chez moi. Au moins, en France, j’aurai ma dignité. Je veux bien passer ma vie en prison, mais en France. »

Mardi 28 mai, c’est au tour de Brahim Nejara, alias Abou Souleimane Al-Tounsi, 33 ans, barbe désormais soigneusement taillée en bouc, d’être transféré dans la salle d’audience. Pendant des années, il a lui aussi organisé des transferts de djihadistes. Il aurait également poussé son frère à commettre un attentat en France et fréquenté Foued Mohamed-Aggad, l’un des kamikazes du Bataclan. Il apparaît d’ailleurs dans une vidéo menaçante de Daech, « Paris s’est effondré », diffusée après les attaques. Lorsque le juge Ali lui demande ce qu’il cherchait en Syrie, il répond d’une voix quasi inaudible. Exaspéré, le magistrat lui lance : « Parle plus fort, comme tu le faisais dans ta vidéo en menaçant la France ! » Alors, le prisonnier reprend : « J’avais dit non, mais ils ont menacé de m’emprisonner. […] Je me sens mal. »

Les djihadistes français inculpés manifestent mollement des regrets. Comme Kévin Gonot, originaire du Lot, 32 ans, condamné en France à une peine de neuf ans d’incarcération. Visage étroit, petits yeux noirs, ce converti des années 2000 louvoie. C’est un ancien disciple d’Olivier Corel, l’« émir blanc » d’Artigat, mentor, entre autres, de Mohamed Merah (le tueur de l’école juive et des soldats de Toulouse et de Montauban) comme des frères Clain (qui ont revendiqué pour Daech les attentats de novembre 2015). Kévin Gonot a d’ailleurs épousé leur nièce, Jennifer. C’est avec elle, son demi-frère et ses parents qu’il est parti en Syrie rejoindre les rangs du Front al-Nosra, puis ceux de l’État islamique. Il y est devenu « Abou Sofiane », identité sous laquelle il jure d’avoir été blessé au ventre lors de la bataille de Kobané, en 2015. Forcé d’aller se rétablir en Irak, à Mossoul, il n’aurait plus jamais combattu… Même défense pour Léonard Lopez, ce libraire islamiste proche d’un autre familier de Merah, parti en Syrie en 2015 avec sa femme et leurs deux jeunes enfants. Il était, entre autres, le trésorier virulent du site djihadiste Ansar Al-Haqq, « les partisans de la vérité ». 

Lopez et Gonot, condamnés à mort, resteront impassibles à l’annonce du verdict. Comme Fodil Tahar Aouidate, Vianney Ouraghi, Bilel Kabaoui, Mourad Delhomme, Mohamed Berriri, Salim Machou, Karam El Harchaoui, Mohamed Yassine Sakkam. Yeux bandés et menottés, ils ont regagné leur prison. Ils ont trente jours pour faire appel.

— Enquête Antoine Champagne et Jacques Duplessy

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