Fromages étrangers

Les producteurs québécois inquiets pour Noël

Avec l’arrivée de l’automne, les fromagers préparent déjà leurs commandes de Noël. Mais ils appréhendent un impact venu d’Europe.

Un dossier de Nathaëlle Morissette

Fromages étrangers

Raz-de-marée européen en vue

La saison des Fêtes est l’une des périodes les plus lucratives pour l’industrie du fromage. Or, cette année, les producteurs d’ici appréhendent la saison de Noël, car ils craignent l’arrivée d’un « raz-de-marée » de fromages européens offerts à des prix défiant toute concurrence.

L’Accord économique et commercial global (AECG) signé entre le Canada et l’Union européenne, il y a un peu plus de deux ans, permet cette année à quelque 8000 tonnes de fromages fins produits sur le Vieux Continent de se tailler une place dans les comptoirs des épiceries fines et des grandes surfaces du pays.

« C’est l’équivalent de 500 fromageries comme la mienne qui arrivent au Canada », illustre Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la fromagerie Nouvelle France, à Racine, en Estrie.

« On se bat contre un manchego [un fromage espagnol] vendu à la moitié du prix de ce qu’on offre. Les fromages de brebis espagnols qui arrivent dans les grandes chaînes sont vendus à mon prix coûtant. »

— Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la fromagerie Nouvelle France

L’an dernier, 5333 tonnes de fromages fins sont entrées au pays. Les fromagers avaient alors noté que les produits importés étaient arrivés en grandes quantités dans les magasins tout juste avant les Fêtes. Pour 2019, ils ont bien peur de rejouer dans le même film. Et l’inquiétude est plus grande, puisque les contingents d’importation sont plus grands. Et ils augmenteront de 2667 tonnes chaque année jusqu’à concurrence de 16 000 tonnes, explique François Dumontier, directeur, communications, affaires publiques et vie syndicale, pour Les Producteurs de lait du Québec.

Rappelons que l’AECG permet de supprimer les droits de douane sur 98 % des produits échangés entre les deux zones. Résultat : les bries, reblochons et autres camemberts produits sur le Vieux Continent atterrissent au Québec aux côtés du Pied de vent et du Riopelle de l’Isle, fabriqués ici.

« Le Québec produit entre 55 % et 60 % du fromage au Canada, mentionne Charles Langlois, président-directeur général du Conseil des industriels laitiers du Québec. Quand ces contingents-là frappent, c’est le Québec qui est frappé. »

« On les voit passer à grand volume chez Hamel et dans les Costco de ce monde. C’est sûr que ça joue du coude. Ça m’agace. »

— Jean Morin, propriétaire de la Fromagerie du Presbytère, à Sainte-Élizabeth-de-Warwick

Pour François Dumontier, les produits européens ont un effet direct sur l’industrie laitière. « Vous demeurez captifs de ce que votre détaillant vous offre. Pour nous, il y a des ventes qu’on ne fait plus. »

« Il y a des fromageries qui, en termes de volumes, laissent plus de place aux fromages européens », se désole Marie-Chantal Houde.

En magasin

L’espace réservé dans le comptoir aux fromages québécois varie d’un endroit à l’autre. Chez Qui lait cru, boutique spécialisée située au marché Jean-Talon, près de 70 % des fromages offerts sont produits dans la Belle Province. Dans les sept magasins de la Fromagerie Hamel, 40 % des fromages présents dans les étals sont québécois.

« Il y a trois ans, on avait beaucoup de fromages de chèvre et de lait de brebis qui venaient de la France, souligne Véronique Commend, propriétaire de Qui lait cru. Petit à petit, je les ai abandonnés. Les gens qui viennent ici vont vraiment faire le choix d’acheter québécois. Ils ne magasinent pas un prix. »

Bien qu’il ait à cœur la mise en valeur des produits locaux, Ian Picard, copropriétaire de la Fromagerie Hamel, voit quand même d’un bon œil les importations de fromages européens. « Ça amène plus d’offres sur le marché. Notre clientèle recherche ce qu’il y a de mieux à travers le monde. »

Yannick Achim, propriétaire de cinq succursales de Yannick Fromagerie, affirme de son côté que les fromages québécois représentent 25 % de sa sélection totale. Ce sont les fromages français qui accaparent le plus d’espace.

« On est là pour répondre à une demande. Les importations ne se sont pas substituées aux produits québécois. »

— Yannick Achim, propriétaire de cinq succursales de Yannick Fromagerie

Du côté des grandes surfaces, il a été impossible de connaître la proportion de produits québécois offerts au rayon des fromages fins. « Les quotas n’ont pas changé les comportements d’achat, croit Jean-François Belleau, directeur des relations gouvernementales et publiques pour le Conseil canadien du commerce de détail. Les clients cherchent les produits québécois. Ils les veulent et ils sont présents dans les circulaires. »

Trouver sa place au Canada

Alors que les produits étrangers débarquent ici, pourquoi les fromagers québécois ne partent-ils pas à la conquête du Canada ? Certains le font déjà. Nutrinor, propriétaire des fromageries Perron et Champêtre, a vendu en 2018 près de 40 % de son fromage en grains en Ontario.

La fromagerie Médard, au Lac-Saint-Jean, fait également des affaires à l’extérieur de la province, notamment en Ontario, à Vancouver et à Calgary. « Ce n’est pas facile, admet toutefois Normand Côté, propriétaire de l’entreprise. Ce ne sont pas de grosses quantités, mais ça complète. »

Pour Marie-Chantal Houde, tout cela a quelque chose d’insensé, à une époque où l’on tente de valoriser l’achat local et de proximité. « On parle de réduction de GES, et les fromages vont traverser l’océan des Prairies. »

Fromages étrangers 

En attendant, l’offre ne suffit pas

En attendant l’arrivée redoutée de plus de fromages européens sur le marché, les fromagers artisans ne suffisent pas à la demande. La dernière saison estivale a été particulièrement difficile pour certains marchands, qui ont dû jongler avec l’absence de divers fromages.

« Cet été a été le plus difficile qu’on ait connu en termes d’approvisionnement », lance sans détour Ian Picard, copropriétaire de la Fromagerie Hamel, qui détient sept succursales. « Les entreprises québécoises ont du mal à nous fournir. »

Selon lui, les fromagers qui disposent d’un comptoir pour faire de la vente directe ont reçu un fort achalandage pendant la période des vacances. Les produits ont disparu des présentoirs et il n’en restait plus pour les boutiques et les détaillants.

« Ça continue à être difficile. Quand on reçoit deux meules de fromage pour sept magasins, [ce n’est pas suffisant]. On travaille de plus en plus avec des fromageries artisanales qui ont une capacité limitée et qui ont des espaces limités en cave d’affinement. »

— Ian Picard, copropriétaire de la Fromagerie Hamel

M. Picard explique également que certains fromages de garde demandent de 5 à 12 mois de vieillissement.

Répondre aux besoins

Yannick Achim, propriétaire de Yannick Fromagerie, note lui aussi un « problème dans la constance de l’approvisionnement ». « Beaucoup de producteurs ne sont pas en mesure d’honorer leurs commandes. »

« Je manque toujours de fromage. Je n’arrive pas à fournir à la demande. »

— Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la fromagerie Nouvelle France

Elle produit annuellement 16 000 kilos de Zacharie Cloutier, l’un de ses fromages les plus populaires. Mme Houde ignore encore quelle quantité elle devrait préparer pour répondre aux besoins. « C’est difficile de répondre à la demande avec des produits affinés. » Le Pionnier, fromage qu’elle a fabriqué conjointement avec la Fromagerie du Presbytère, est également difficile à trouver.

« Je m’y attends chaque été », explique Véronique Commend, propriétaire de la fromagerie Qui lait cru. Elle tente donc de proposer d’autres solutions à ses clients… en attendant le retour des stocks.

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