De l’esprit, du cœur

Mesdames, chanson qui donne son nom au septième disque du slammeur Grand Corps Malade, se veut un hommage aux femmes. Une déclaration qu’il annonce comme une tentative de réparation face « au profond machisme de nos coutumes, de nos cultures », et il espère qu’est enfin arrivé un point de rupture.

Ce regard critique porté sur le monde et ce qu’il fait peser sur les femmes revient plus loin sur Pendant 24 h, en tandem avec la rappeuse Suzane, où l’un et l’autre s’imaginent dans la peau du sexe opposé pendant une journée. Sous ses dehors comiques, la chanson parle surtout d’inégalités et de harcèlement. Mesdames n’est pas, cependant, l’album « féministe » annoncé.

Grand Corps Malade a surtout choisi d’incarner son hommage en faisant de chaque chanson un duo : Laura Smet, Louane et Véronique Sanson en sont. Tout comme Camille Lellouche, sur Mais je t’aime, chanson mi-amère sur les feux de l’amour qui brûle autant qu’il allume de lueurs dans les yeux. C’est un album de tendresse, pas de critique ou de revendication.

L’accompagnement musical est souvent minimal. Du piano, souvent, des boucles rythmiques, de discrètes nappes de claviers. Ça bouge rarement sur ce plan, c’est le texte qui doit claquer. Et on sait de quoi Grand Corps Malade est capable : il a le regard perçant et la plume habile, même si on le sent ici et là empêtré dans les bons sentiments.

Confinés, qui revient sur l’enfermement qu’on a tous dû vivre au printemps, raconte avec humour et justesse le point de vue des parents et des ados (« Je n’ai pas envie d’une maison prison », dit la jeune fille qui accompagne le slammeur). Là, comme ailleurs, même si l’urgence de Mid20 n’est plus, Grand Corps Malade montre qu’il manie encore la rime avec esprit et cœur.

Sa pop à elle

C’est en partie à Montréal que Yelle, la reine de l’électro-pop français, a enregistré son quatrième album, L’ère du Verseau. Elle a traversé l’Atlantique pour travailler avec le beatmaker Billboard (de son vrai nom Mathieu Jomphe-Lépine, qui a collaboré avec Madonna, Dua Lipa, Robyn et Ariana Grande).

Yelle n’a aussi pu se passer de deux frères d’armes, son mari – et complice musical – GrandMarnier (Jean-François Perrier) et Tepr (Tanguy Destable).

On ne connaît rien à l’astrologie, mais Yelle se montre sous un jour mélancolique sur L’ère du Verseau. C’était manifeste sur le premier extrait sorti au printemps dernier, Je t’aime encore. Cela s’entend aussi dans ses musiques électros minimalistes, peut-être moins frivoles que sur ses albums précédents.

Chose certaine, Yelle demeure maître dans l’art d’utiliser les mots à la fois pour leur propos et leur musicalité. Est-ce que toi/T’as la chance/D’être toi/Quand tu danses, chante-t-elle sur la pièce d’ouverture Émancipence.

On hésite à citer des paroles de J’veux un chien, où Yelle réclame haut et fort une relation sans lendemain, même si cela va lui faire mal. Il faut dire que Yelle n’a jamais été gênée de parler de sexualité dans ses chansons (souvenons-nous de Nuit de baise).

Sur le rythme effréné de Karaté, elle s’amuse plutôt avec les sonorités des mots. Comment t’es sur le tatami quand t’es pas caché, quand t’as pas d’amis/Ton kimono est un pyjama, chante-t-elle de façon saccadée. Il s’agit de l’une des rares chansons de l’album destinées au plancher de danse. Yelle s’est pourtant fait connaître bien au-delà de la France avec des tubes comme Je veux te voir et Safari Disco Club.

Il est justement question de succès et de tournée internationale sur Mon beau chagrin, l’une des plus grandes réussites de l’album, où Yelle parle plus qu’elle ne chante.

Avec L’ère du Verseau, Yelle est davantage dans la continuité de ses albums précédents que dans la rupture.

Or, elle tire toujours aussi bien les ficelles du jeu de la pop.

Sa pop à elle de surcroît.

La grande classe

All Rise
Gregory Porter
Blue Note
Quatre étoiles

On ne peut pas dire que Gregory Porter n’a pas fait les choses en grand : il a remporté un Grammy dès son premier album, Water, paru en 2010, et mène depuis une carrière remarquable et remarquée, alignant les albums de bon goût. Il en ajoute un de plus avec All Rise.

Qu’il mette de l’avant son propre répertoire ou des chansons associées à un autre (Nat King Cole, à qui il a consacré un hommage en 2017), tout lui semble facile. Sa voix chaleureuse mord dans la soul, effleure la pop et caresse le jazz avec aisance et, en plus, avec l’élégance de ceux qui savent ne pas en faire trop.

If Love Is Overrated, romantique à souhait, est – osons le cliché – un classique instantané. Ses arrangements, son dépouillement et sa justesse renvoient justement à un âge d’or de la chanson américaine qui n’est plus d’un autre temps, juste intemporel. La patine de presque tous les morceaux fait très vintage (cordes, groove, Fender Rhodes, etc.), qu’il s’agisse de pièces fougueuses (Revival, enlevante) ou d’une ballade comme Faith in You.

Rien n’est forcé, ici. Rien n’est tape-à-l’œil. Ce n’est jamais mielleux, même au plus doux de la tendresse. All Rise est une affaire de sophistication et de virtuosité vraie. Gregory Porter n’y apparaît d’ailleurs pas seulement comme un chanteur remuant, mais comme un conteur au phrasé souple et polyvalent. La grande classe, quoi.

Mélancolie bien dosée

Il y a quelque chose de résolument vintage dans le plus récent album des Flaming Lips, American Head. Le fait que le groupe américain a déjà bien entamé sa troisième décennie d’existence n’y est certainement pas pour rien. Mais là où des formations d’expérience ont tenté le jeu de la modernité (avec plus ou moins de succès), la bande de Wayne Coyne fait paraître un 16e opus qui nous ramène aux Beatles, à Bowie et… aux Flaming Lips.

Le rock psychédélique est encore bien vivant dans les accords des Lips. Il s’accompagne dans American Head de cordes pompeuses et d’une voix enjôleuse d’un Wayne Coyne de presque de 60 ans toujours aussi pimpant. La pièce de résistance, Will You Return / When You Come Down, mélancolique et somptueuse, met parfaitement la table.

Si on peut qualifier l’album de vintage, le terme nostalgique lui sied également très bien. Coyne replonge dans ses souvenirs d’adolescence, raconte ses aventures, ses malheurs, sa famille, ses amis, ses expériences avec la drogue aussi. Il parle d’amour et de mort, raconte des souvenirs, mais aussi les réflexions qu’ils suscitent. Dans ce registre, Mother I’ve Taken LSD est percutante. Tout comme la ballade Mother Please Don’t Be Sad, chantée comme une histoire.

Les envolées à la Bowie, les guitares et les voix psychédéliques rappelant Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (la très belle Flowers of Neptune 6, par exemple) sont parfois entrecoupées de tentatives plus modernes, caractérisées par des sons de synthèse (Brother Eye). Parlant de sons, les transcriptions auditives des mots que prononcent le chanteur surprennent parfois – des aboiements lorsqu’on parle de chien, des sirènes de police quand il est question de drogue ou des meuglements au moment où le chanteur parle d’abattoir (dans l’étrange et captivante You n Me Sellin’ Weed).

Qu’à cela ne tienne, les Flamings Lips offrent ici un ensemble de pièces de qualité, qui ne s’enferme pas dans la mélancolie, mais en fait plutôt son meilleur atout.

Hip-hop

LaF toujours à l’avant-garde

Soin Entreprise
LaF
Disques 7e Ciel
Trois étoiles

Un an après son excellent premier album Citadelle, le groupe LaF (F pour famille) lance un EP plus épuré, mais tout aussi mélodique. Avec Original Gros Bonnet, qui vient aussi de lancer un album, le sextuor formé de trois MC-auteurs et de trois compositeurs-beatmakers représente vraiment la nouvelle génération de rappeurs plus alternatifs propulsés par les Francouvertes (OGB en 2019, LaF en 2018). Ici, les six pièces de Soin Entreprise, dont trois ont été écrites avec des artistes invités et amis, ont un côté très aérien, une légèreté certaine, des rythmes trap, des lignes de guitare. Bien sûr, l’écriture est hip-hop – avec ses sempiternelles autoréférences, il faut le dire, on préfère le LaF plus poétique et évocateur de Citadelle –, et la livraison aussi. Mais certains refrains sont tellement forts, les mélodies sont tellement accrocheuses que plusieurs pièces ont un petit côté entêtant qui puise même davantage du côté de la pop ou de la chanson : Austin, Valises avec FouKi, Potager avec Xela Edna et, surtout, la dernière pièce, Day Off, qu’on se prend à fredonner après deux écoutes. Même avec moins d’enrobage, leur musique tient la route, mais elle n’est pas moins simple pour autant : le groupe propose toujours un hip-hop fusionné et intelligent en le tirant vers le haut. On dirait bien que LaF est là pour de bon.

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