OPINION ALAIN DUBUC

SOMMET DU G7
Le point de non-retour

Hier, au moment où j’écrivais ces lignes, il n’y avait aucune façon de savoir comment se déroulerait et comment se terminerait le Sommet du G7. Et aujourd’hui, au moment où vous lisez ces lignes, on ne sera pas plus éclairés.

Tout est possible. Un geste d’éclat du président qui, dans une saute d’humeur, décide de repartir à Washington. Ou, tout au contraire, un revirement spectaculaire où le président américain, soudainement magnanime, annonce l’annulation des tarifs sur l’acier et l’aluminium qui ont tant irrité ses partenaires du G7.

Je ne spéculerai donc pas sur les comportements de M. Trump. Dans le monde impossible qu’il a créé, tout est possible. Mais si M. Trump se fait une gloire d’être imprévisible, ses partenaires-adversaires du G7, eux, sont plus constants et plus cohérents. Et il est clair qu’on est arrivés à un point de non-retour.

Parce que quelque chose s’est cassé. Les événements des dernières semaines – le rejet de l’accord nucléaire iranien et l’imposition de tarifs sur l’acier et l’aluminium – ont mené à une rupture, qui me semble irréversible, entre Donald Trump et ses partenaires-adversaires.

Derrière ce gâchis, particulièrement inquiétant pour le Canada, dangereux pour l’économie mondiale, mais surtout, désastreux pour l’économie américaine elle-même, il y avait, dès le départ, une erreur de fond. Les espoirs qu’une partie des États-Unis avaient placés dans la présidence de Donald Trump reposaient en partie sur le pari que les talents autoproclamés de négociateur de l’auteur de The Art of the Deal pouvaient se transposer à la vie publique. Que les traits de caractère et les aptitudes qui lui ont permis de devenir milliardaire feraient aussi la fortune des États-Unis.

Trump et le monde politique

Ce n’est pas le cas. Il y a une différence majeure entre le monde de Donald Trump – l’immobilier et l’industrie hôtelière – et celui de la politique et des relations internationales. Et c’est qu’en politique intérieure et extérieure, les ennemis que l’on se fait en cours de route ne disparaissent pas du paysage. Ils restent là pour vous hanter, leur nombre grandit, leur hostilité aussi.

Prenons un exemple fictif simple. Donald Trump veut monter un projet hôtelier à Dubaï. Selon sa vision du monde, un deal où le vis-à-vis est satisfait est, par définition, un échec. Il déploiera donc les techniques que nous avons découvertes – les menaces, les revirements, l’intimidation, les mensonges – pour aller chercher le maximum. Parfois ça fonctionne. Parfois ça ne marche pas. Ceux avec qui il négociait se rebiffent et le projet tombe à l’eau. D’autres, qui ont l’impression de s’être fait avoir, sortiront amers de l’aventure.

Pas grave, « That’s OK », comme le dit souvent le président. Il suffit de partir et de recommencer ailleurs. Il a raté son coup à Dubaï ? Il se rattrapera avec un projet de golf en Floride ou un centre commercial au Brésil. Et ceux qu’il a floués dans un deal gagnant, ou ceux qu’il a enragés, ne recroiseront pas sa route.

En politique, chaque coup bas a des conséquences.

Les sénateurs ou les gouverneurs de son propre parti qu’il a insultés publiquement, les institutions qu’il a attaquées, comme le FBI et la CIA, les industries qu’il a amochées, les groupes sociaux qu’il a bafoués se souviennent. Cela a mené à une espèce d’encerclement, où les mécontents deviennent plus nombreux que son carré de fidèles, assez pour que le président puisse faire perdre aux républicains leur majorité au Sénat et à la Chambre des représentants aux élections de mi-mandat, en novembre prochain.

On observe le même effet d’encerclement sur le plan international. Dans un premier temps, sachant qu’ils avaient affaire à un bully protectionniste, la plupart des dirigeants des pays partenaires des États-Unis ont tenté d’amadouer la brute. D’abord, la Britannique Theresa May, ensuite Justin Trudeau, qui marchait sur des œufs avec la renégociation imposée de l’ALENA, ou Emmanuel Macron, qui a tenté le jeu de la séduction virile.

Ils ont tous découvert que la méthode douce n’a donné aucun résultat. L’imposition de tarifs sur l’acier et l’aluminium a montré que ni les arguments économiques rationnels, ni les principes du commerce, ni l’historique des rapports entre alliés, ni les relations personnelles n’ont de poids face aux sautes d’humeur du président, sa philosophie économique primaire, les pressions de sa base électorale ou ce qu’il a vu à Fox News.

La conclusion, pour le Japon, la France, l’Italie, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada, l’Union européenne, c’est que, quoi que vous fassiez, un jour ou l’autre vous vous ferez trahir par Donald Trump.

Un point de non-retour qui mènera vraisemblablement à l’abandon des efforts de séduction et de la méthode douce, à la logique de l’œil pour œil, dent pour dent, et au renforcement des relations multilatérales pour faire front aux États-Unis.

C’est particulièrement dur pour le Canada. Un pays sans ennemis, même au cœur de la guerre froide, et qui découvre que son principal allié et partenaire s’est transformé en adversaire agressif et hostile.

Il n’y a qu’une seule issue à cette impasse : le départ de Donald Trump en 2021, en contribuant dans la mesure du possible à l’affaiblir aux élections de mi-mandat, pour que les deux dernières années de son règne soient moins nuisibles.

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