OURAGAN FLORENCE

L’ouragan Florence a fait ses premiers morts aux États-Unis, hier, alors qu’il s’abattait sur la côte atlantique. Pluies diluviennes, trajectoire inhabituelle : la dépression est des plus imprévisibles, s’entendent les experts.

Ouragan Florence

« C’est le scénario catastrophe »

WILMINGTON — L’ouragan Florence a fait ses premiers morts sur la côte atlantique des États-Unis, dont une femme et son bébé. La dépression était accompagnée par des vents puissants qui ont déraciné des arbres et des pluies torrentielles qui ont provoqué des inondations, avec des dizaines d’habitants pris au piège.

Au moins quatre morts ont été confirmées hier de sources officielles, les médias américains faisant état d’une cinquième victime.

Le président des États-Unis Donald Trump se rendra « en début ou milieu de semaine prochaine » dans les régions touchées, a annoncé la Maison-Blanche.

Accompagné de pluies torrentielles et de vents violents, l’œil de l’ouragan a touché terre près de Wrightsville Beach (Caroline du Nord) à 7 h 15, avec des vents jusqu’à 150 km/h, selon le Centre national des ouragans (NHC).

Florence a toutefois faibli en intensité dans l’après-midi et a été rétrogradé en tempête tropicale, avec des vents mesurés à 110 km/h.

Mais son amplitude et sa très lente avancée – 6 km/h – dans les terres inquiètent les autorités.

Plusieurs jours de pluie

« Nous nous attendons à plusieurs jours de pluie », a déclaré le gouverneur de la Caroline du Nord, Roy Cooper, qui a décrit les précipitations de l’ouragan comme un « événement millénaire ».

Dans son bulletin de 20 h, le NHC a mis en garde contre une forte marée nocturne, poussée par le vent, sur la côte et des « inondations catastrophiques attendues sur des zones de Caroline du Nord et de Caroline du Sud ».

Dans la ville portuaire de Wilmington, en Caroline du Nord, des arbres ont été déracinés, des panneaux, renversés et des vitres, brisées sous la force du vent et des trombes d’eau. De nombreux transformateurs électriques ont explosé.

Des arbres déracinés

La police de la ville a annoncé qu’une femme et son bébé avaient été tués lorsqu’un arbre est tombé sur leur maison. Le père a été blessé et hospitalisé.

Des pompiers ont œuvré toute la matinée devant cette maison de plain-pied dont un mur s’est complètement effondré sous la violence du choc.

« Il y avait beaucoup de craquements, les arbres tremblaient », a raconté à l’AFP Shane Wilson, un voisin.

« La plupart des gens du voisinage avaient quitté les lieux. Seuls eux, quelques voisins et moi avions décidé de rester », a précisé un autre voisin, Adam Sparks.

« Qui pouvait se préparer à ça ? C’est le scénario catastrophe. Les arbres derrière leur maison sont très grands et très vieux. Il y a toujours des risques avec des arbres de ce genre. »

— Adam Sparks

Une autre femme, malade, est morte parce que les secours n’avaient pas pu parvenir jusqu’à elle à cause des arbres bloquant les rues, selon une porte-parole du comté de Pender. Elle a succombé à une crise cardiaque, d’après les médias locaux.

Le gouverneur de la Caroline du Nord a indiqué dans un communiqué qu’une autre personne avait trouvé la mort dans le comté de Lenoir en branchant un générateur.

Selon les médias locaux, un homme de 77 ans a succombé à ses blessures dans le même comté après avoir été emporté par une rafale.

Mise en garde des autorités

Les autorités ont mis en garde les habitants contre tout relâchement alors que les pluies torrentielles se déverseront pendant de longues heures sur les mêmes régions.

« Nous sommes encore en plein dans la tempête et si elle ne vous a pas atteints, elle le fera. »

— Roy Cooper, gouverneur de la Caroline du Nord, en conférence de presse

Auparavant, il s’était dit « très inquiet du fait que des localités entières pourraient être détruites ».

Les cours d’eau devraient frôler, voire battre des records de crue et entraîner des inondations à l’intérieur des terres.

À la confluence de la Neuse et de la Trent et tout près d’un estuaire, la ville touristique de New Bern, environ 30 000 habitants, a été frappée par des inondations soudaines dans la nuit de jeudi à vendredi qui ont piégé des centaines de personnes.

Des pluies de cette intensité n’arrivent « qu’une fois tous les mille ans », a lancé Roy Cooper, soulignant que le niveau des fleuves et des rivières allait « monter pendant des jours ».

800 000 foyers sans électricité

Environ 1,7 million d’habitants avaient été sommés de se mettre à l’abri, loin du littoral. Mais beaucoup n’ont pas suivi cette consigne.

Et certaines zones inondées sont trop dangereuses pour que « nos secouristes interviennent », a expliqué Jeff Byard, responsable de l’Agence fédérale de gestion des urgences (FEMA), qui a mobilisé 1200 personnes pour les opérations de recherche et de secours.

Des volontaires, comme la « Cajun Navy » venue de Louisiane avec ses bateaux à fond plat, apportent également leur aide.

Plus de 800 000 foyers et commerces étaient privés d’électricité hier soir dans les Carolines, selon les autorités.

Quelque 20 000 personnes avaient trouvé refuge hier dans plus de 150 centres d’accueil de cet État.

Un couvre-feu a été instauré dans plusieurs localités de la côte atlantique pour éviter les pillages.

La tempête doit s’enfoncer vers l’intérieur des terres avant de virer demain vers le nord, selon le NHC, avec une « perte importante d’intensité ».

Ouragan Florence

L’ouragan 2.0

Il ne s’est pas comporté comme les prévisionnistes le pensaient. Il a suivi une trajectoire inhabituelle. Il a déversé et continue de déverser beaucoup, beaucoup d’eau. L’ouragan Florence n’est pas un ouragan comme les autres. « C’est ça, l’impact des changements climatiques : ce qui était rare devient régulier », affirme le directeur général d’Ouranos, avec qui La Presse s’est entretenue. Résumé en quatre points.

Confusion sur la ligne de départ

Florence « sera un cas intéressant à étudier », affirmait Alain Bourque avant même que l’ouragan frappe la côte. « C’est un ouragan qui, lorsqu’il est né, a totalement déjoué les prévisionnistes et les outils disponibles », fait remarquer le directeur général du consortium de recherche indépendant sur le climat Ouranos, lui-même météorologue. Lorsque la tempête tropicale qui allait devenir Florence a été repérée, au large des côtes africaines, « les prévisionnistes pensaient qu’elle allait baisser en intensité [et n’ont pas compris] pourquoi elle s’est intensifiée », rappelle-t-il, en précisant qu’après que la tempête s’est transformée en ouragan, les prévisions sont devenues « excellentes ». La « trajectoire très particulière » qu’a ensuite empruntée Florence, presque plein ouest, devra aussi être étudiée pour être mieux comprise, affirme Alain Bourque. « Habituellement, les ouragans remontent la côte [vers le nord] », observe-t-il.

Un ouragan « harvey-esque »

Le comportement de Florence devrait beaucoup ressembler à celui de Harvey, qui a eu des conséquences catastrophiques au Texas, l’an dernier, s’entendent les météorologues. « Harvey avait une bonne vitesse », rappelle Alain Bourque, « mais il est resté sur place » après avoir touché terre en raison de la faiblesse des vents en haute altitude qui auraient normalement dû continuer de le mouvoir. C’est précisément ce qui devrait se produire avec Florence, une situation « catastrophique pour les inondations, car il pleut toujours au même endroit », poursuit-il. Différents scientifiques avancent que les changements climatiques pourraient déplacer le courant-jet vers le nord, ce qui créerait une grande région pratiquement sans courants de vent en haute altitude et ferait en sorte que les ouragans « auraient plus tendance à mourir sur place », résume Alain Bourque. « Il y a des études en cours pour déterminer si cette théorie est valide, dit-il. Personnellement, je crois qu’elle se tient. »

Davantage de « combustible »

L’un des facteurs qui ont contribué à donner toute sa puissance à Florence est la température élevée de l’eau dans l’Atlantique, explique Alain Bourque, en ajoutant qu’il s’agit d’un « impact bien concret des changements climatiques » sur les ouragans. Car au-delà de 26 °C, la température de l’eau devient un véritable « combustible », explique le météorologue. « Tout le long de la trajectoire de [Florence], les températures de l’eau étaient toujours plus chaudes d’environ 1 °C », poursuit-il. Avec le réchauffement climatique, « la superficie des océans où il y aura une température au-dessus de 26 °C va agrandir, donc il pourra y avoir des ouragans là où il n’y en avait pas autrefois ». Pis encore : plus l’air ambiant est chaud, plus un ouragan peut emmagasiner l’humidité, ce qui provoque davantage de précipitations, ajoute Alain Bourque. « Le même ouragan pourra produire plus de pluie, c’est ce que les prévisionnistes craignent. »

Adaptation ratée

Devant l’ampleur croissante des catastrophes causées par les ouragans, les hommes ont failli à s’en prémunir, croit Alain Bourque. « Le climat change à peu près à la vitesse anticipée par la science, par contre, on a continué à faire du développement territorial et économique comme si le climat n’avait pas changé, remarque-t-il. Le niveau de la mer augmente, les taux de précipitations augmentent, […] mais on continue à construire comme [on le faisait en fonction] des ouragans d’avant, des orages d’avant. » Le constat ne vaut pas que pour les États-Unis, ajoute-t-il : « Même au Québec, on continue à s’installer au bord des rivières, sur les zones côtières. » Si les impacts du climat s’accentuent, c’est donc aussi, selon lui, « parce qu’on a continué à aller se mettre à risque ».

Législation antiscientifique

Quand la Commission des ressources côtières a conclu en 2012 que le niveau de la mer pourrait augmenter d’un mètre en Caroline du Nord au cours du prochain siècle, l’État a adopté une loi contre cette étude, ont rappelé cette semaine de nombreux médias. Les élus, majoritairement républicains, ont ainsi interdit que quelque politique publique puisse se baser sur les prévisions de l’étude en question, car elles pourraient « inutilement porter atteinte à la valeur des propriétés et augmenter les coûts d’assurances », a écrit le Guardian. La Caroline du Nord, qui se trouve dans la trajectoire de l’ouragan Florence, est considérée comme l’un des endroits les plus vulnérables à la hausse des océans aux États-Unis. La donne pourrait changer avec l’élection du gouverneur démocrate Roy Cooper, l’an dernier, qui a notamment annoncé l’adhésion de la Caroline du Nord à la United States Climate Alliance, un groupe d’États qui se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre conformément à l’Accord de Paris.

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