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L’improbable amitié entre une centenaire et son préposé

Dans un CHSLD montréalais, une centenaire seule au monde a adopté le préposé aux bénéficiaires qui s’occupait d’elle. Ils sont devenus « grand-mère » et « petit-fils ». Portrait d’une amitié qui jette un peu de lumière sur le sombre portrait des centres d’hébergement.

« J’ai plus personne dans la vie, moi. Y sont tous morts. »

Odila Pinard Caya a 102 ans presque et demi. Elle voit très peu. Elle entend mal.

Cela ne l’empêche pas d’avoir toute, mais vraiment toute sa tête.

Au CHSLD Bruchési, rue Rachel Est à Montréal, elle a la réputation d’avoir « du caractère ». C’est la version polie.

La petite femme toute frêle assise devant la fenêtre de sa chambre, ses cheveux impeccablement attachés en queue de cheval, a visiblement mauvais caractère. Elle laisse constamment échapper de longs chapelets de sacres.

Lorsqu’une préposée laisse échapper un peu d’eau sur son pantalon en lui apportant un verre.

Lorsqu’on lui annonce que le dîner ne sera pas servi tout de suite.

Lorsque l’auteure de ces lignes tente d’engager la conversation.

« Mes affaires, c’est mes affaires. Maintenant, allez-vous-en », se contentera-t-elle de nous répéter, ponctuant chaque fois la phrase de quelques mots d’église bien sentis.

Puis vint Jean-Guy

Le seul qui arrive à adoucir son ton, à changer son humeur, c’est Jean-Guy Tattegrain. À côté de lui, Mme Caya, comme tout le monde l’appelle ici, fond un petit peu. Elle sourit. Elle fait des blagues. Elle cherche sa main pour la serrer dans la sienne. Elle raconte toutes sortes d’histoires.

Elle l’appelle son petit-fils ; lui la surnomme grand-mère.

Mme Caya et Jean-Guy se sont rencontrés il y a trois ans environ. À 98 ans, elle venait d’emménager pour la première fois dans un centre d’hébergement après avoir passé toute sa vie chez elle, à la maison. Il était préposé aux bénéficiaires à l’étage où se trouve sa chambre.

« Ça n’a pas été facile comme adaptation. Elle est devenue veuve assez tôt. Elle a perdu son fils. Ça prend une grande force de caractère. C’est une femme qui a travaillé, qui a toujours été assez autonome. À 98 ans, elle a été admise ici avec son sac et rien d’autre. Elle était toute seule. »

— Marlène Boucher, coordonnatrice du CHSLD Bruchési

Jean-Guy a réussi à l’apprivoiser. Comment ? « Je ne lui ai pas demandé de s’adapter à moi. Je me suis adapté à elle. C’est une femme qui a du caractère. Je me suis placé en dessous d’elle. Elle aime parler. Alors j’ai parlé avec elle. L’amitié s’est créée », dit-il simplement.

Leur lien est devenu si fort que l’ancienne réceptionniste se fâche lorsque d’autres femmes sollicitent l’attention de « son » Jean-Guy. « Elle n’aime pas trop quand il y a des femmes qui me parlent », admet-il en riant.

Mme Caya raconte ainsi une de leurs premières rencontres. « Quand je t’ai vu, tu m’as prise dans tes bras. »

« Vous vous souvenez de ça ? », répond le préposé, un peu surpris.

« Mais oui », assure la centenaire, l’air de dire : « Mais comment voudrais-tu que j’aie oublié ça ! »

UnE histoire familiale inventée

Un jour, comme ça, elle a décrété que Jean-Guy était son petit-fils. Pour appuyer ce scénario, elle s’est créé de toutes pièces une histoire familiale. Elle s’est inventé une fille. La mère fictive de l’homme qu’elle chérit.

« Au début, raconte Françoise Jean-Baptiste, une autre préposée, on a essayé de lui expliquer qu’il n’était pas vraiment son petit-fils, mais elle prenait ça très mal. Ça lui faisait de la peine. Ça lui donne l’impression qu’elle a encore quelqu’un. Qu’il lui reste de la famille. Alors on a laissé ça comme ça », explique Françoise.

« Elle m’a adopté », dit l’homme. Lui aussi l’a adoptée. « Je l’aime et elle m’aime. »

Rapidement, il est devenu le seul à pouvoir s’occuper de la résidante. Elle n’acceptait des soins de personne d’autre. Elle ne parlait de sa vie privée à personne d’autre. Pour s’assurer que c’était bien lui qui entrait dans sa chambre, elle demandait à toucher du bout des doigts ses cheveux crépus. Ce n’est que là qu’elle se sentait vraiment rassurée.

Changement d’emploi

Il y a un an, Jean-Guy a changé d’emploi. Il a obtenu un poste dans un autre CHSLD situé tout près à Montréal. « Au début, je lui ai dit que j’allais en vacances. Je ne voulais pas lui dire que je partais. »

Pour faciliter la transition, il a présenté Françoise à Mme Caya comme sa petite sœur. À elle aussi, la vieille dame touche les cheveux pour confirmer son identité. Cela ne l’empêche pas de réclamer régulièrement son petit-fils. « Elle me demande si je lui parle. Elle veut savoir quand il va venir. »

C’est qu’il la visite encore souvent. Même si elle n’est plus sa résidante, il passe chaque semaine du temps avec sa « grand-mère ». Il vient la voir à sa pause, après son quart de travail, ou avant. « On parle ensemble. Je prends soin d’elle. Elle n’a personne. »

Un samedi du mois d’avril, d’anciens collègues du préposé l’ont appelé à la rescousse. La pensionnaire refusait catégoriquement qu’on lui coupe les ongles. En plein week-end, il a volé à son secours et est venu le faire lui-même.

Il y a quelques mois, Jean-Guy a avoué qu’il n’était pas en vacances, qu’il avait changé d’emploi. La centenaire s’est inquiétée. « Si je tombe malade, si je suis mourante, viendras-tu me voir ? Est-ce que tu vas t’occuper de mes affaires quand je vais mourir ? »

Il a dit oui.

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