Musique

Dans le salon de Michel Faubert

Dans son nouveau spectacle solo, Le chant du silence, le chanteur et conteur Michel Faubert chante a capella les complaintes anciennes qu’il aime tant. Et il en profite pour rendre hommage aux personnages qui ont nourri sa vie d’archéologue de la mémoire collective.

Marie-Rose D’Amours. Onésime Brideau. Monsieur Fradette. Alvina St-Pierre. Alphonse Morneau. Henri Saulnier. Faire une entrevue avec Michel Faubert, c’est entendre s’égrainer des noms anciens de gens disparus depuis longtemps. Il avait 19 ans lorsqu’il a rencontré pour la première fois la fameuse Marie-Rose, dans le cadre d’un travail d’été pour une société d’histoire, pendant lequel il visitait des « vieux » muni d’une enregistreuse pour recueillir chansons, complaintes et légendes.

« Ça a changé ma vie », affirme le folkloriste. Il aura passé ensuite toute sa vingtaine – et bien plus encore – à déterrer ce répertoire méconnu, qui se chantait dans l’intimité des cuisines et était porté surtout par les femmes, grâce à ces personnes qui avaient l’âge d’être ses grands-parents.

« Pour eux, je représentais la jeunesse », nous a raconté le chanteur au cours d’une rencontre très émotive au début de la semaine. « Et je crois qu’ils étaient conscients du cadeau qu’ils me faisaient. Souvent, leurs propres enfants ne connaissaient même pas ces chansons. »

En 1992, alors qu’il a déjà 32 ans, Michel Faubert sort un premier album, Maudite mémoire, qui allie rock et folklore. Il en sortira six entre 1992 et 2000, dont Carême et Mardi gras et L’écho des bois, véritables classiques du genre.

« On a souvent parlé de moi comme de la personne qui a mis le folklore au goût du jour avec le rock, mais dans le fond, ce qui me caractérise, c’est d’avoir chanté des chansons sur des thèmes tragiques, dramatiques, légendaires, religieux. C’est ce dont je suis le plus fier. » — Michel Faubert

Loin des chansons à répondre qui font partie du répertoire trad classique, c’est avec les complaintes que Michel Faubert a senti qu’il pouvait tracer son chemin, voyant un lien entre le folklore et le « néo-goth », et inspiré tant par le groupe folk français Malicorne que par l’underground de Bauhaus.

« La première fois que je suis allé chez Mme D’Amours, je venais de voir La source, de Bergman. Ça raconte l’histoire d’une petite fille qui traverse la forêt, puis qui est violée et assassinée par trois brigands. J’arrive chez Mme D’Amours, et elle me chante la même chanson ! Ça m’a fait réaliser l’ampleur et l’universalité du folklore. Comment une légende scandinave du Moyen Âge pouvait-elle être chantée par une femme de mon village de 73 ans ? »

Apprivoiser la mort

Michel Faubert estime que ce répertoire sombre et dramatique lui aura permis, plus jeune, de comprendre mieux les choses de la mort. Et alors qu’il vient d’entrer dans la soixantaine, ces chansons continuent de l’aider à l’apprivoiser. Tous ces anciens qu’il a aimés ne sont plus là depuis longtemps et, aujourd’hui, ce sont ses compagnons d’armes qui disparaissent, comme Jean-Claude Mirandette des Charbonniers de l’enfer, mort en avril.

« J’ai un grand ami breton qui est mort aussi juste avant Jean-Claude. Je sais que j’ai fait un travail d’archéologue, mais pour moi c’était d’abord et avant tout de la poésie. J’ai voulu livrer ces chansons pour qu’elles aient un sens encore aujourd’hui. » — Michel Faubert

« Je suis beaucoup là-dedans, particulièrement cette année, la quête de sens. Ces chansons m’aident à passer à travers », poursuit-il.

Le spectacle Le chant du silence s’inscrit dans cette quête. « Maintenant, je suis plus conscient de ce que je peux apporter au monde. » S’il admet que c’est un genre de bilan, Michel Faubert en a profité pour ressortir de ses archives des chansons qu’il n’avait encore jamais interprétées. Le tout sera entrecoupé de poèmes et de textes dans lesquels il raconte son parcours et rend hommage à Marie-Rose et compagnie.

Mais pourquoi l’interprétation a capella ? « Parce que c’est complètement hypnotisant et intemporel », répond Michel Faubert, qui estime que la forme a capella est celle qui « vieillit le moins ».

« Mais il faut être prêt à vivre la chanson. On ne peut pas l’écouter passivement. » Il présentait depuis un bout de temps ce spectacle dans des maisons privées – « c’était naturel, je m’installais dans un coin et je chantais devant 30 personnes » –, puis l’idée de le faire dans de vraies salles est arrivée.

« Je l’ai joué au Petit Champlain, à Québec. Je me suis aperçu que je peux recréer l’idée et l’espace d’un salon dans un théâtre. Mais c’est anti-spectaculaire ! », explique Michel Faubert.

« Avec Le chant du silence, les gens rentrent dans l’intimité d’une maison et le secret d’un répertoire. Et moi, je raconte le monde que j’ai connu. »

— Michel Faubert

Numérisation

Ironie du sort, alors qu’il a passé sa vie à éclairer un répertoire oublié, le travail de Michel Faubert est pratiquement introuvable depuis longtemps. Sa maison de disques La Tribu a donc offert en format numérique ses six premiers albums, qui n’ont jamais été édités en vinyle et dont les CD avaient pratiquement disparu de la circulation.

« Peut-être que ça me donnera accès à un nouveau public. Mais je ne sais pas de quelle manière ça a vieilli… » Il ne sait pas plus ce qu’il fera de tout ce qu’il a récolté au cours des années et qu’il n’a pas encore utilisé. Mais il a d’autres projets d’écriture et, surtout, le désir de faire promener Le chant du silence pour continuer à parler de Marie-Rose, d’Alvina, d’Henri et de tous les autres.

« Ils sont tous morts. J’ai vécu avec tous ces deuils. C’est du monde que j’ai aimé, et ils ne m’ont pas apporté que des chansons. Ils m’ont donné des trésors de vie. » Rien de plus normal qu’il leur redonne vie à son tour.

Le chant du silence, au théâtre La Chapelle, les 3, 5 et 7 décembre

Les six premiers albums de Michel Faubert sont offerts en version numérique sur toutes les plateformes d’écoute en continu.

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