États-Unis

« Les dommages seront grands »

La côte est américaine était déjà battue par les vents et la houle, hier en fin de journée. Florence stagnera sur l’État de la Caroline du Nord, selon les pronostics, et fera des dommages bien au-delà de la ligne côtière. Préparatifs dans l’attente des vents, des pluies, des inondations et des pannes de courant.

Chapel hill, Caroline du Nord — Impossible de trouver des bouteilles d’eau, du pain ou du lait sur les rayons du supermarché Harris Teeter à Chapel Hill, en Caroline du Nord. En face, la quincaillerie de proximité Fitch promettait « batteries et générateurs pour l’ouragan » en grandes lettres sur un panneau.

Son stationnement semblait désert hier, tout comme le rayon des combustibles du magasin de plein air REI co-op, à Raleigh, la capitale de l’État. À 200 m, une station-service Exxon venait d’être ravitaillée en essence, attirant déjà une dizaine de voitures.

Même à plus de 200 km de la côte, l’état d’urgence déclaré dès lundi en Caroline du Nord en a convaincu beaucoup de se préparer au pire. « Nous le répétons depuis des jours. Nous faisons face à une tempête historique. Ce n’est pas le moment de relaxer », a réitéré le gouverneur Roy Cooper durant son compte rendu en début de soirée, après avoir décrit l’ouragan comme un « monstre ».

Johanne Lecourt Conniff n’avait pas besoin d’être convaincue. C’est qu’en plus de Florence, elle attend Frédéric : « Je suis censée accoucher [demain] et je fais tout pour qu’il arrive avant ! », raconte cette femme de 48 ans. Œufs à la coque, repas précuisinés, gallons d’eau et baignoire remplie, une valise sur le bord de la porte, la Québécoise d’origine fait tout ce qu’elle peut pour demeurer active.

Son mari et elle travaillent dans l’achat et la rénovation de maisons et doivent sécuriser leur dernière acquisition in extremis, avant la tempête.

Établie depuis trois ans à Fuquay-Varina, au sud de la capitale de la Caroline du Nord, Mme Lecourt Conniff a vécu l’ouragan Matthew en 2016. Son mari était alors déployé en Afghanistan pour le compte d’une firme de sécurité privée et elle s’était retrouvée sans électricité avec sa petite fille de 1 an : « J’avais voulu partir chez des amis, mais j’étais rentrée penaude à la maison. Des parties de la route étaient inondées et plusieurs arbres étaient tombés. »

Inondations

Le scénario qui attend Mme Lecourt Conniff et ses voisins pourrait être cette fois bien pire. Des pluies diluviennes risquent de créer d’importantes inondations, même à l’intérieur des terres. À Chapel Hill, une ville universitaire, les responsables du comté d’Orange ont visité chacun des habitants des zones susceptibles d’être inondées.

« Nous avons 360 places au total dans deux refuges. Nous nous attendons à ce que plusieurs résidants en aient besoin dans les prochains jours. »

— Todd McGee, porte-parole du comté d’Orange

Kashaya Carr a trouvé refuge dans l’un d’eux, avec ses deux fils. Ils ont quitté une localité près de New Bern mercredi soir, où la Neuse débordait déjà hier en journée. « J’ai vécu l’ouragan Hugo en 1989. Notre maison mobile a été inondée et j’ai vu d’autres roulottes flotter. On ne joue pas avec ces tempêtes », a commenté la femme, regrettant que certains membres de sa famille aient choisi de demeurer près de l’Atlantique.

Danger toujours présent

L’ouragan rétrogradé en catégorie 2, sur une échelle de 5, continuait hier soir à souffler des vents de 165 km/h, selon le Centre national des ouragans (NHC). Les présentateurs les plus téméraires se cramponnaient déjà à leur micro, dispersés dans des villes côtières comme Wilmington et Morehead City.

Jusqu’à 1 million de personnes auraient déjà quitté leur domicile, a indiqué le gouverneur Cooper en exhortant la population à « ne pas relaxer ». Il a aussi officiellement demandé au président des États-Unis de déclarer un état de catastrophe naturelle, afin d’accélérer le versement de l’aide fédérale. Florence a infléchi sa trajectoire vers le sud depuis mercredi, mais les ordres d’évacuation obligatoires restaient en vigueur sur toute la côte de Caroline du Nord.

Certains ont cependant choisi de les ignorer. John-Thomas Kobelt, Québécois installé à Wilmington depuis 25 ans, estime que plus de la moitié des résidants de son quartier ont choisi de rester.

« C’est la première fois que je placarde ma maison. Je deviens plus sage. » — John-Thomas Kobelt

Reide Corbett a lui aussi vécu plusieurs ouragans, sur ce littoral qu’il étudie. Ayant bon espoir de pouvoir braver celui-ci dans sa maison sur pilotis de Kill Devil Hills, il reste dans les Outer Banks, cette mince bande de sable exposée directement à l’océan… et à Florence.

Directeur de l’Institut d’études côtières de l’Université de Caroline du Nord, M. Corbett explique que cette région du nord-est est l’une des plus basses de toute la côte, véritable plaine côtière faite de marécages et de milieux humides. « Les dommages seront grands », prévoit-il. L’érosion constitue déjà un enjeu de taille, accéléré par la montée du niveau des océans. « Des communautés pompent du sable périodiquement pour élargir les plages et renforcer les dunes. Mais c’est à coups de dizaines de millions de dollars », note le géologue.

Pannes d’électricité

Le principal fournisseur d’électricité dans les deux Carolines, la compagnie Duke Energy, s’attend à des pannes d’électricité affectant de 1 à 3 millions de personnes : « Il est important de savoir que ce n’est pas une tempête ordinaire et que certains clients pourraient demeurer sans électricité durant longtemps – pas des jours, mais des semaines », écrit la compagnie dans un courriel à sa clientèle.

La compagnie a aussi indiqué se préparer à un arrêt éventuel de ses installations nucléaires de Brunswick, qui se trouvent sur le chemin de l’ouragan.

Second producteur de porc au pays, l’État compte en outre plus de 2000 fermes porcines de taille industrielle, selon le Conseil du porc de Caroline du Nord. Une quinzaine de fosses à lisier ont débordé lors de l’ouragan Matthew en 2016, se déversant dans les rivières.

Shahane Taylor se prépare quant à lui à devoir sauver ses champignons. Copropriétaire de la Carolina Mushroom Farm, il espère avoir assez d’essence pour alimenter une génératrice si les pannes d’électricité devaient durer. La température et l’humidité doivent être contrôlées dans les salles où poussent pleurotes et agarics Portobello : « Nous disposons d’une fenêtre d’environ deux semaines pour les commercialiser après la fin de leur croissance. Mais si les restaurants et les épiceries sont fermés, nous devrons trouver un autre débouché. »

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