Musique

Ian Kelly et ses grands messieurs

M. Chandler (dites « Monsieur Chandler ») est une formation inconnue au bataillon. Mais prêtez une oreille attentive à son premier disque et vous reconnaîtrez les riffs éloquents de Rick Haworth, en conversation fluide avec les lignes de basse de Mario Légaré et la batterie de Sylvain Clavette. Ces trois piliers de la musique québécoise se sont associés au chanteur Ian Kelly pour cet opus de « post-indie pop » en français. Petite histoire d’une grande rencontre.

Première « rencontre »

Début des années 2000. Rick Haworth, Mario Légaré et Sylvain Clavette répètent en après-midi avant le tournage de l’émission Studio TV5, qu’anime leur complice de toujours, Michel Rivard, au Spectrum. Un préposé à l’entretien remarque l’incroyable cohésion de ces trois musiciens qui, ensemble ou séparément, ont accompagné les Paul Piché, Kevin Parent, Luc De Larochellière, Daniel Bélanger et Lhasa de Sela. « Sylvain jouait du drum et je me rappelle lui avoir dit : “C’est beau de voir un band aussi tight”, nous dit Ian Kelly. Il m’avait répondu quelque chose comme : “Ça fait 20 ans qu’on joue ensemble.” Et c’était il y a 20 ans ! »

Deuxième rencontre

La vie prend parfois des chemins inattendus. Fin 2016, Ian Kelly, qui a entre-temps imposé sa douce voix folk sur scène et à la radio, est invité à interpréter deux ou trois chansons en solo à un évènement. Y participe aussi le Magneto Trio, projet instrumental de… Rick Haworth, Mario Légaré et Sylvain Clavette. « Quand je les ai entendus jouer, je me suis mis à chanter pour moi-même au-dessus de leur musique. Je trouvais que ça fittait. Je leur ai dit, sans savoir ce que je voulais de cette affaire-là : “Ça pourrait être le fun de jouer ensemble.” »

Troisième rencontre

En janvier 2017, les quatre musiciens se retrouvent dans le studio que Ian Kelly a aménagé dans sa maison à Morin-Heights. Sans plan précis ni attente.

À la veille de la quarantaine et avec cinq albums studio à son actif depuis 2005, Ian Kelly en est venu à considérer toutes ses aventures créatives comme des projets parallèles. L’auteur-compositeur-interprète, qui a déjà aujourd’hui la tête à son prochain album folk en anglais, travaille également à une trame sonore, en plus d’enregistrer des projets chez lui pour des amis.

Cela lui permet de considérer sa carrière avec philosophie, à une ère où le succès en musique est aussi fugace que relatif – rien à voir avec l’époque bénie que ses trois aînés ont connue.

Le premier opus de M. Chandler procède de ce même esprit affranchi de la pression de la « réussite ». Les quatre complices l’ont bouclé en quelques séances d’enregistrement, un processus de création que le chanteur a jugé « presque trop court ». « Rick disait : “Ah, j’ai un riff.” Alors on partait et on jammait. Moi, j’écrivais de petites lignes ici et là, en anglais d’abord. […] Soixante ou soixante-dix pour cent des bed tracks ont été enregistrées la même journée où on a fait la toune. »

La chimie entre les trois vétérans, qui se parlent en musique depuis quatre décennies, a fait une grande partie du travail. « C’est sûr que quand on partait les jams, j’étais un peu l’outsider, précise Ian Kelly. Eux, ils ne se parlaient pas, ils ne se regardaient même pas et ils se comprenaient. Ça s’est fait sans effort. »

Un album « adulte »

Le résultat évoque le folk-rock de qualité qui jouait à la radio dans les années 80 et 90, mais avec un supplément de rugosité apporté par les guitares électriques de Rick Haworth et des passages instrumentaux qui s’étirent hors des standards de la FM.

Écrits en français, les textes d’Ian Kelly reflètent les préoccupations du père de quatre enfants qu’il est devenu. Il y cause du poids des inquiétudes, de l’usure du couple et de l’espoir de « retrouver la passion du début ». « Vois-tu c’que tu voyais ? / Quand tu croyais en moi / Je sais pas trop comment ça s’fait / Mais j’ai encore besoin de toi », répète-t-il comme un aveu poignant à la fin d’Une seconde.

Le parolier reconnaît que le propos de ces 10 nouvelles chansons est « adulte », un fait qu’il attribue au contexte de ce groupe-là. « L’âge est un sujet qu’on aborde souvent. Veux, veux pas, les plus jeunes ont l’âge de mon père… »

« Oh j’en ai cordé du bois à me préparer pour ton silence de glace / Oh j’en ai cordé du bois et le feu qui nous brûle pourrait chauffer / Le reste du monde. »

— Extrait de Silence de glace

« Dans la manière qu’on l’a fait aussi, c’est adulte : quand le succès t’importe peu et que tu te préoccupes surtout d’avoir du bon temps, c’est une constatation que tu fais à un certain âge, poursuit-il. “Wo, ça va tellement vite, il faut qu’en ce moment, je sois en train de faire quelque chose qui me tente.” »

Prochaine rencontre

Contraintes d’horaires obligent, les spectacles se feront à l’automne. « Il n’y a pas de stress. Sauf qu’eux autres font des jokes de décès… » Avec l’intérêt que M. Chandler pourrait susciter de la part des radios, Ian Kelly envisage-t-il de donner une suite à son « projet parallèle » ? « On verra… C’est un projet d’“on verra ce que ça donne” », résume-t-il.

FOLK-ROCK

M. Chandler

M. Chandler

Sunset Hill Music (distribué par Outside Music)

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