Crise à Hong Kong

La crainte d'un nouveau Tiananmen

Devant le chaos qui s'installe et des manifestants qui ne veulent rien céder, Pékin a montré ses muscles hier à la frontière de Hong Kong. Juste assez pour agiter le spectre du massacre de la place Tiananmen. 

Crise à Hong Kong

Les moments clés de la contestation

Février

Le gouvernement de Hong Kong présente un projet de loi qui permettrait l’extradition de Hongkongais en Chine continentale.

12 juin

Après des mois de manifestations, les opposants empêchent les délibérations des députés de Hong Kong.

15 juin

Le gouvernement annonce la suspension du projet de loi sur l’extradition.

21 juillet

Des protestataires endommagent un drapeau chinois devant le bureau de liaison du gouvernement de Pékin à Hong Kong.

26 et 27 juillet

Des manifestations illégales mènent à des dizaines d’arrestations.

29 juillet

Un porte-parole du gouvernement chinois affirme que la loi fondamentale de la région de Hong Kong sera respectée.

31 juillet

La garnison de Hong Kong de l’armée chinoise publie une vidéo d’un exercice de contrôle de foule.

12 août

Des manifestants occupent et paralysent l’aéroport de Hong Kong.

13 août

Donald Trump affirme que des convois militaires chinois approchent de Hong Kong.

Sources : Foreign Affairs, South China Morning Post

Crise à Hong Kong 

Pékin sort l'artillerie

La Chine a sorti l’artillerie face aux contestataires de Hong Kong. Hier, les troupes de l’armée se déployaient aux portes de la région semi-autonome, au lendemain de heurts importants entre les policiers et les manifestants à l’aéroport de Hong Kong.

« Les choses s’intensifient, mais si [les autorités chinoises] décidaient d’envoyer l’armée, je crois que ce serait Tiananmen 2.0 », a dit à La Presse au téléphone Kevin Fung, un Canadien qui est retourné vivre dans la région de sa naissance il y a 14 ans.

L’homme de 36 ans, qui a passé son adolescence et une partie de son enfance en Alberta, faisait référence à la répression violente de manifestations étudiantes en 1989.

Lui-même a participé à deux rassemblements pacifiques récemment et a publié un message sur les réseaux sociaux, dénonçant l’emploi de gaz lacrymogènes dans le quartier résidentiel où il habite. Ce père de deux enfants âgés de 2 ans et 5 ans réside près de l’Université de Hong Kong et soupait tranquillement à la maison, dimanche, lorsque les policiers ont lancé des gaz lacrymogènes devant leur immeuble, a-t-il dit.

« J’étais fâché et je suis descendu pour engueuler les policiers », a raconté M. Fung, qui travaille dans le secteur financier. Il a exprimé des craintes sur de possibles représailles, mais il croit que les forces de l’ordre sont déjà débordées pour l’instant avec les nombreux contestataires.

Retour au calme en matinée à l’aéroport

Le mouvement prodémocratie qui secoue l’ex-colonie britannique a commencé au début du mois de juin, d’abord pour contester une loi concernant l’extradition. Il a pris de l’ampleur, et des centaines de milliers de personnes réclament maintenant haut et fort une réforme démocratique. Il s’agit de la plus grave crise touchant Hong Kong depuis sa rétrocession à Pékin en 1997.

Hier soir, lors d’une deuxième journée d’affilée de manifestations à l’aéroport, des contestataires ont obstrué les allées et les passages vers les zones d’embarquement.

Plus de 100 vols ont été annulés. Les forces de l’ordre et les manifestants se sont affrontés, les images faisant le tour du monde. Des protestataires ont été arrêtés.

Ce matin, les vols avaient repris à l’aéroport, un des plus fréquentés du monde avec 74 millions de passagers par an. Les compagnies aériennes tentaient de rattraper les 200 vols annulés le lundi et les 100 d’hier Environ trois douzaines de contestataires y campaient toujours, dans la zone des arrivées.

Réactions politiques

Le gouvernement du Canada a dit suivre « de près la situation à Hong Kong à la lumière des récentes manifestations et de la violence ». Quelque 300 000 Canadiens y vivent. Le 8 août, Affaires mondiales Canada a mis à jour son avis aux Canadiens voyageant à Hong Kong, leur recommandant « de faire preuve de la plus grande prudence lorsqu’ils se rendent à Hong Kong ».

La ministre des Relations internationales et de la Francophonie à Québec, Nadine Girault, a aussi dit prendre « très au sérieux » la situation des Québécois s’y trouvant.

« Nous sommes évidemment en contact avec nos bureaux en Chine pour nous assurer de la sécurité de nos employés du bureau de Hong Kong. »

— L'attaché de presse de la ministre Nadine Girault, dans un courriel envoyé à La Presse

Pour Guillaume Boivin, un expatrié québécois installé à Hong Kong depuis six ans, ces manifestations ne sont pas sans rappeler celles de 2014, mouvement alors baptisé la « Révolution des parapluies ». À une distinction près, juge-t-il : la violence.

« Hong Kong est un endroit extrêmement sécuritaire, a-t-il témoigné. Le niveau de violence est généralement très bas, alors c’est sûr que lorsqu’il y en a, ça rehausse l’attention de tout le monde. »

Donald Trump critiqué

Le président des États-Unis, Donald Trump, a été critiqué hier pour son apparente bienveillance envers la Chine, n’adressant pas d’avertissements explicites aux autorités chinoises, mais appelant plutôt « tout le monde » à rester « calme et en sécurité ».

Ses messages modérés sur Twitter ont détonné avec les déclarations de soutien aux manifestants et les mises en garde à Pékin, tant du côté républicain que démocrate.

« Trente ans après la place Tiananmen, tous les Américains soutiennent les manifestants pacifiques de Hong Kong. »

— Le sénateur républicain Lindsey Graham, vu comme un politicien qui a souvent l’oreille de Donald Trump

L’administration américaine est pourtant engagée depuis des mois dans une confrontation avec la Chine sur le commerce, la compétition diplomatico-militaire en Asie-Pacifique et les droits de la personne. Des observateurs se sont demandé si le milliardaire républicain n’était pas prêt à fermer les yeux sur une éventuelle répression en échange d’une percée dans les négociations commerciales, a soulevé l’Agence France-Presse. Les accusations ont été qualifiées de « ridicules » par Washington.

Les prochaines semaines pourraient être déterminantes pour les Hongkongais.

Le Canado-Hongkongais Kevin Fung a confié à La Presse qu’il décidera sous peu s’il quitte l’endroit avec ses jeunes enfants. Ses parents habitent toujours l’Alberta. « Si Hong Kong n’est plus sûr ou n’offre plus ce qu’il offrait, ce sera le moment de retourner au Canada », a-t-il lancé.

— Avec Raphaël Pirro, Hugo Pilon-Larose, Mélanie Marquis, La Presse, Agence France-Presse et Associated Press

Hong Kong

Une crise entretenue par Pékin

La crise à Hong Kong est entretenue par l’intransigeance et la violence du gouvernement local. Tel est le verdict de Michael C. Davis, politologue et juriste du Woodrow Wilson International Center, de Washington. Me Davis a enseigné 20 ans à l’Université de Hong Kong et a fondé des groupes de défense de l’indépendance de l’ancienne colonie britannique. La Presse s’est entretenue avec lui.

Êtes-vous surpris de l’escalade de violence à Hong Kong cet été ?

Nous savions que la question de l’extradition se poserait à un moment donné. Ça fait 22 ans qu’un traité doit être conclu. L’ex-chef du gouvernement de Hong Kong Donald Tsang [en poste entre 2005 et 2012] avait tenté de faire passer une loi similaire et avait dû reculer devant le tollé chez les intellectuels. Carrie Lam [en poste depuis 2017] pensait que la loi passerait comme du beurre dans la poêle. Elle était visiblement mal informée, notamment parce que Pékin a interdit aux candidats prodémocratie de se présenter. Elle vit dans une bulle. Alors elle multiplie les mauvaises lectures de la situation. Chaque fois, je me dis qu’elle reculera et attendra que les manifestations meurent d’elles-mêmes, comme lors de la « révolution des parapluies », en 2014. Et chaque fois, elle ravive l’indignation de la population.

Qu’y a-t-il de différent, cette fois ?

Les groupes progouvernement se rangent du côté des protestataires. La chambre de commerce a demandé une enquête sur la violence policière. Les sondages montrent un appui soutenu aux protestataires et une opposition à la loi sur l’extradition. C’est inouï. Hong Kong est une ville où les gens n’aiment pas consacrer trop de temps à la politique et aux questions sociales. Même les groupes religieux, qui ne s’étaient pas mêlés des mouvements de protestation antérieurs, s’impliquent et s’indignent. Un journaliste du Global Times, quotidien chinois progouvernemental très partisan, a même été arrêté à un certain point. Ça paraît mal.

Pourquoi la suspension du projet de loi annoncée le 15 juin n’a-t-elle pas calmé le jeu ?

Il n’y a pas, dans le processus législatif de Hong Kong, de suspension. Un projet de loi peut être retiré, mais pas suspendu. Ça montre le mépris de Carrie Lam pour le système de Hong Kong et le concept d’« un pays, deux systèmes », qui était au cœur de la rétrocession de Hong Kong en 1997. Les manifestants et la population en général ne font pas confiance aux députés et au gouvernement, qui pourrait réintroduire le projet de loi sur l’extradition à sa guise.

Pourrait-il y avoir une intervention militaire chinoise, comme semble l’avancer Donald Trump ?

Il y a à Shenzhen une réunion de 70 000 policiers chinois, dans le cadre du 70e anniversaire de la victoire du Parti communiste chinois. Je crois que c’est ce dont parle Trump. Cela dit, il y a eu l’histoire de la vidéo de contrôle de foule de la garnison chinoise. Mais celle-ci ne compte que 6000 soldats ; ce serait très insuffisant pour contrôler les opposants à Hong Kong. À Tiananmen en 1989, il y avait une grande place – là, on parle de combats de rue. La police de Hong Kong est en théorie suffisante pour contrôler la population. Une intervention militaire chinoise mènerait à une occupation, ce qui serait catastrophique pour Pékin. Mais rien ne peut m’étonner. Il est très possible que le gouvernement chinois ait résolu à sa réunion annuelle d’été de Beidaihe d’imposer sa volonté par la force à Hong Kong.

En juillet, un porte-parole de Pékin avait pourtant affirmé que le traité de 1997 serait respecté.

Il faisait référence à la loi fondamentale régissant Hong Kong. La garnison chinoise ne peut intervenir dans le cas d’enjeux locaux. La seule manière d’envoyer l’armée rouge à Hong Kong est de décréter l’état d’urgence. C’est une possibilité.

Quelles seraient pour la Chine les répercussions négatives d’une occupation militaire de Hong Kong ? Après tout, l’importance économique de la ville diminue par rapport au reste du pays.

C’est une vitrine importante pour les entreprises chinoises, qui leur permet d’accéder aux marchés étrangers. C’est aussi une garantie pour les entreprises étrangères que la Chine respectera ses engagements. Pour Taïwan, évidemment, une intervention à Hong Kong serait un argument décisif pour le maintien de l’indépendance. Et de manière plus large, la crédibilité des ententes du projet de la Nouvelle route de la soie, qui voit la Chine tisser des liens économiques et logistiques étroits avec une foule de pays en Asie, serait remise en question.

La question de l’extradition est-elle plus épineuse depuis la détention au Canada de Meng Wanzhou, la fille du fondateur de Huawei, en raison d’une demande d’extradition des États-Unis ?

A priori, je ne le crois pas, mais il se peut que ça amplifie le sentiment de Pékin que la Chine ne peut « perdre la face » sur cette question. Après tout, Hong Kong a même un traité d’extradition avec les États-Unis. Il n’a pas vraiment été respecté avec Edward Snowden, que la Chine a laissé fuir vers la Russie, mais il existe.

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