Les 50 ans de Woodstock

« Par moments, ça faisait peur »

Avec du recul, elle convient que c’était génial. Mais sur le coup, ça lui a paru « complètement insensé ». La Torontoise Linda Goldman était au festival de Woodstock…

Un sac de couchage, un imperméable, un appareil photo jetable, un cahier de notes et un stylo.

Voilà tout ce que Linda Goldman apporte dans son sac lorsqu’elle quitte Toronto pour Bethel (dans l’État de New York), où doit avoir lieu un énorme happening musical pendant la fin de semaine.

Elle n’a que 18 ans à l’époque. Mais elle est loin d’être novice en matière de rock. Comme beaucoup de gens de sa génération, elle vit avec son temps. Elle adore les Beatles et les Stones, en plus d’avoir déjà vu les Doors et Jimi Hendrix sur scène.

Autant dire qu’elle « allume » lorsqu’on lui tend la programmation du festival de Woodstock, prévu du 15 au 17 août 1969. « The Who, Hendrix, The Grateful Dead, Creedence Clearwater Revival… je me suis dit : ‟Oh mon Dieu, pas le choix, il faut y aller !” », raconte-t-elle à La Presse.

En moins de temps qu’il n’en faut pour crier « hippie », Linda organise son voyage avec une copine. Une fois ses billets reçus par la poste (18 $ pour trois jours !), elle prend un avion pour New York, puis un bus pour Bethel, où doivent avoir lieu ces « trois jours de paix et de musique ».

Elle n’est manifestement pas la seule à avoir eu cette idée. Sur le chemin menant au site, elle croise des dizaines de milliers d’autres « freaks » venus des quatre coins des États-Unis pour voir, comme elle, les meilleurs groupes de l’époque.

Désastre évité

Que dire du festival de Woodstock qu’on ne sache déjà ? Cet événement monstre a été si souvent raconté et analysé qu’on en a presque fait une surdose.

Mais pour ceux qui viendraient de naître, voici dans les grandes lignes : Woodstock fut le plus grand festival rock de tous les temps. Plus qu’un happening musical, un phénomène social et politique sur fond de contestation et d’amour libre.

Nous sommes en 1969. Deux jeunes millionnaires en quête d’investissement s’acoquinent avec deux hippies dégourdis pour organiser un festival de rock en pleine nature, avec les meilleurs groupes de l’époque.

L’événement doit avoir lieu à Woodstock, haut lieu de la contre-culture américaine situé à deux heures de route au nord-ouest de New York. Mais l’hostilité des habitants force les promoteurs à déménager dans le bled de Bethel, à quelque 100 km au sud-ouest de Woodstock, où un fermier nommé Max Yazgur a accepté de leur louer son champ de luzerne.

Les organisateurs attendent 100 000 personnes sur cette terre d’une superficie de 2,4 km2. Il en viendra près de 500 000, après que les clôtures ont cédé et que le festival est devenu gratuit. La désorganisation est totale, les artistes se pointent en retard, toutes les routes sont bloquées à des kilomètres à la ronde à cause des bouchons causés par cet afflux de pèlerins de l’ère du Verseau.

Comme si ce n’est pas assez, l’eau vient à manquer, ainsi que la nourriture, les cantines n’ayant pas prévu un tel débarquement. Il y aussi la drogue, qui circule en abondance, notamment le fameux « acide brun » qui causera sa part de bad trips. Sans oublier la pluie et la boue qui seront de la partie pendant toute la durée du festival.

« Je dois dire que par moments, ça faisait peur, se remémore Linda. On avait le sentiment de ne pas pouvoir s’échapper. »

Non, le festival de Woodstock ne fut pas un paradis sur terre. Loin de là. Mais la jeune femme aura la chance d’être hébergée par une famille avec cinq enfants, dont la tente est située en amont du site.

Contrairement à la plupart des 500 000 autres spectateurs, elle s’épargne ainsi de dormir dans la boue et sous la pluie, quitte à rater certains spectacles donnés en pleine nuit.

« J’ai été chanceuse, dit-elle. Je ne sais pas comment tous ces gens ont fait… Je ne dis pas que c’était horrible. Je suis seulement réaliste. C’était inconfortable… »

« J’avais mon imperméable. Mais beaucoup devaient s’asseoir sur des serviettes imbibées de boue. C’était assez délirant, je dois dire. »

— Linda Goldman

L’événement aurait pu tourner au désastre. Miraculeusement, on ne comptera à Woodstock que deux morts (une surdose, un accident) et zéro débordement. Faible bilan qui s’expliquerait notamment par ce contexte particulièrement bucolique et l’absence totale de forces de l’ordre, la sécurité (souriante) ayant été assurée par la communauté hippie de Hog Farm.

« J’étais à Woodstock »

Pour ce qui est des drogues et du sexe, partie intégrante du mythe Woodstock, Linda n’en garde que très peu de souvenirs, sinon « qu’on a tous fumé beaucoup ».

Elle se rappelle cependant avoir été « choquée » par les femmes qui allaitaient devant tout le monde (« c’est courant aujourd’hui, ça ne l’était pas à l’époque ») et par les couples qui se baladaient à poil, rayonnant d’amour libre et de retour à la nature.

« Ce jour-là, j’ai découvert que je n’étais pas aussi cool que je le croyais », dit-elle en riant.

Linda Goldman a-t-elle été transformée par son expérience ? Peut-être pas. Mais elle a toujours eu conscience d’avoir participé à un moment historique, même si, sur le coup, ce n’était pas toujours plaisant.

De fait, le souvenir de Woodstock l’a tellement marquée qu’elle monte parfois sur scène pour lire des extraits du journal intime qu’elle a tenu pendant le festival. Cinquantième anniversaire oblige, cette graphiste à la retraite se produira d’ailleurs à nouveau le 18 août dans un petit club de Toronto, où elle vit toujours.

« Je suis tellement excitée d’avoir été là, conclut-elle. Sur le coup, ce n’était pas toujours évident. Mais tu réalises bien vite que c’est un truc monumental, qui n’arrivera plus jamais. Quand les gens me demandent ce que j’ai fait dans la vie, je réponds : “J’étais à Woodstock.” »

Extrait du journal intime de Linda Goldman

« Les conditions ici sont très, très, très mauvaises. La gadoue est atroce. Il n’y a pas d’eau. On peut trouver quelques gorgées ici et là, mais c’est tout. Je suis allée en haut de la colline, je n’ai trouvé que des boissons gazeuses de troisième ordre. Il y a de la boue partout. On dirait une mer de liquide brun qui a la consistance de la soupe. Le site a déjà été déclaré zone sinistrée. On m’apprend que les voitures ne pourront pas quitter les lieux avant jeudi prochain. Je me dis fuck. Je suis assise dans cette tente, j’entends les hélicos qui vont et viennent avec de la bouffe et des médicaments. Je suis allée marcher et me suis sentie désespérée… »

Linda Goldman lira des extraits de son journal intime le 18 août au Black Swan (154, avenue Danforth, à Toronto), entre 16 h et 20 h.

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