Opinion Gérard Bouchard

Des stéréotypes québécois

La quête identitaire peut mener à de surprenantes faussetés qui résistent à toutes les protestations de la réalité.

Aucune société n’y échappe, le Québec pas plus que les autres. Voici quelques exemples de ces fausses perceptions de nous-mêmes, tirés du catalogue des traits québécois dressé par Léger, Nantel et Duhamel (Le code Québec, 2016).

1. Incapables d’aller au fond des choses, les Québécois évitent les vrais débats

Que veut-on dire au juste par là ? Nos vifs échanges sur la souveraineté ont duré quelques décennies et ont donné lieu à deux référendums. Parallèlement, nous n’avons pas cessé de nous interroger sur la situation et l’avenir de la langue française. Depuis 20 ans, nous débattons de l’environnement, de la laïcité, de l’immigration et des rapports interculturels. 

D’autres débats portent sur la mondialisation, le système électoral, l’enseignement de l’histoire nationale, nos rapports avec les autochtones, la France et les États-Unis, le contrôle des armes à feu, les écoles privées financées par l’État…

2. Les Québécois critiquent tout le temps et ne s’entendent sur rien

Les exemples contraires abondent. La Révolution tranquille fut une période fertile en accords sur de grandes questions. Pensons à la déconfessionnalisation, à la démocratisation de l’enseignement, à la nationalisation de l’électricité, au rôle prééminent de l’État, à l’émancipation de la femme, à la loi 101. Depuis, nous avons massivement appuyé la pratique de l’avortement, les droits des homosexuels, le mariage entre personnes de même sexe, la mort assistée. Bien des sociétés se déchirent présentement sur ces sujets.

3. Grands parleurs, petits faiseurs

L’origine de ce stéréotype est mystérieuse. Il faudrait rappeler ici les réalisations spectaculaires qui ont marqué les six dernières décennies dans bien des domaines : les affaires, le mouvement coopératif, la lutte contre la pauvreté, la recherche, les arts, la littérature, le sport, les variétés…

4. Les Québécois sont grégaires

Des sondages ont pourtant montré qu’ils sont très individualistes. Ils ont développé une remarquable culture de l’entrepreneuriat, leur esprit d’entraide est très surestimé (ils donnent moins que les autres aux œuvres caritatives), ils se désintéressent actuellement des projets de société, les jeunes se concentrent sur leur carrière (on parle aussi de la génération « me, myself, and my body »), on nous dit de plus en plus américains.

5. Les Québécois se signalent par leur recherche du consensus

Ce trait est certes présent dans notre culture, mais il a aussi son contraire. Les Québécois ont montré de profondes divisions sur plusieurs sujets (voir no 1). On y ajoutera la partisanerie politique féroce, les incessantes disputes intra- et interrégionales, les grands conflits syndicaux.

6. Les Québécois ont toujours manifesté un profond réflexe de repli sur eux-mêmes

On trouvera aisément dans notre histoire des signes de repli, comme dans toutes les autres, y compris celle des États-Unis, ce « pays d’immigrants » où une vive tradition nativiste a toujours sévi et fleurit encore aujourd’hui même.

S’agissant du Québec, gardons à l’esprit les nombreux signes d’ouverture pourtant bien connus, par exemple : l’exotisme des coureurs de bois et des défricheurs ; l’émigration des « nôtres » aux États-Unis entre 1830 et 1930 (on parle ici de près d’un million de personnes) ; la participation exceptionnelle des Canadiens français à l’action missionnaire, tout particulièrement en Asie et en Afrique ; le rapport intensif à la France ; plus généralement, la curiosité atavique de nos ancêtres pour « le vaste monde », curiosité qui s’est exprimée encore en 1967 avec l’incroyable succès de l’Exposition universelle ; l’appel de la fameuse « ouverture au monde » qui, depuis, s’est emparée du Québec.

7. Les Québécois sont pénétrés de « sang indien »

J’ai déjà fait justice de cette fausseté dans un texte de La Presse (7 février 2015) ; j’en reprends ici quelques données. Les gènes spécifiquement autochtones ne représentent que 1 % du bassin génétique des Québécois. On a pu calculer que les mariages mixtes se retrouvent à peu près dans la même proportion. En fait, c’est plutôt l’inverse qui serait vrai à cause des enfants que les coureurs de bois ont engendrés chez les autochtones. Ceci n’enlève évidemment rien à la pertinence des rapprochements entre ces deux populations. Évitons simplement de les asseoir sur une fiction.

Je pourrais allonger cette liste, mais on aura compris le sens de l’exercice. Les stéréotypes renvoient de nous-mêmes une image brouillée et trompeuse. Ils étouffent et même remplacent la réflexion. Et pourtant, ils ont la vie dure. Einstein disait qu’il est plus facile de désintégrer un atome que de briser un stéréotype…

Tout cela invite à une grande vigilance quand il s’agit de statuer sur soi et sur les autres.

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