Chronique

Diminuer la péréquation aiderait le fédéral, pas l’Alberta

Nouvelle question quiz ce matin. Si l’Alberta et son premier ministre Jason Kenney parvenaient à faire abolir le programme de péréquation, combien l’Alberta récupérerait-elle ? Est-ce 2 milliards, 3 milliards ou 5 milliards par année ?

Réponse : rien du tout, comme dans pas un sou. Contrairement à la croyance répandue, l’abolition de la péréquation canadienne ne permettrait pas à l’Alberta d’empocher plus de revenus, de diminuer ses dépenses et de réduire son énorme déficit de plus de 6 milliards.

La raison est simple : l’Alberta, comme province, ne contribue absolument pas au financement de la péréquation. Ce sont les Albertains qui versent des impôts et de la TPS au gouvernement fédéral – comme tous les Canadiens – et ce gouvernement fédéral décide essentiellement que faire avec cet argent, dont une partie va à la péréquation.

« Pour les finances publiques de l’Alberta, ça ne changerait rien si le fédéral abolissait la péréquation », me confirme Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa.

Dit autrement, toute modification diminuant l’enveloppe de la péréquation, comme l’Alberta le souhaite, profiterait aux finances publiques… du fédéral. Avec cet argent, Ottawa pourrait choisir de réduire son déficit, d’augmenter ses dépenses ou de baisser les impôts ou la TPS, mais alors, ce sont tous les Canadiens qui en bénéficieraient, et pas seulement les Albertains.

La seule façon pour l’Alberta de bénéficier de ce programme de redistribution de la richesse serait, en pratique, de laisser son niveau de vie fondre sous la moyenne canadienne, et alors, la province toucherait des paiements de péréquation.

L’économie de l’Alberta va vraiment mal, le taux de chômage y est passé d’un creux de 4,3 % en septembre 2013 à 9,1 % en novembre 2016, avant de retomber à 7,2 % le mois dernier. Conséquemment, le niveau de vie des Albertains devrait progresser moins rapidement qu’au Québec au cours des prochaines années.

Le hic, c’est que grâce au pétrole, les Albertains sont devenus tellement plus riches que les autres Canadiens qu’il faudrait de très nombreuses années pour que l’écart de leurs revenus avec les autres se résorbe.

Alors si la transformation de la péréquation ne donne rien de plus à l’Alberta, pourquoi donc Jason Kenney songe-t-il à faire un référendum auprès des Albertains à ce sujet ? Si elle ne prémunit pas les Albertains contre des compressions budgétaires ou des hausses d’impôts provinciales dans le contexte d’une réduction de leur déficit, pourquoi l’exiger ?

Jason Kenney ne s’en cache pas : il veut punir les Québécois, car ils s’opposent au développement des hydrocarbures et, en particulier, au passage d’un pipeline au Québec. Et une modification de la péréquation y parviendrait, puisque le Québec bénéficie largement des transferts d’Ottawa au titre de la péréquation, étant plus pauvre que la moyenne et ayant une population plus nombreuse. Cette année, le Québec touche 13,1 des 19,8 milliards du programme.

Jason Kenney veut notamment plafonner l’enveloppe de péréquation. Depuis 10 ans, cette enveloppe augmente au rythme de la croissance économique canadienne, même si les écarts de richesse entre les provinces s’amenuisent. Le programme sera renégocié dans quatre ans.

Comment aider l’Alberta ?

Cela dit, les Québécois auraient tort de rester sourds aux doléances des Albertains. Car plus la situation financière se détériore là-bas, plus les forces vives albertaines se mobilisent, cherchant par tous les moyens à convaincre les autres Canadiens des bienfaits de leurs revendications pro-pétrole ou autres.

Et tôt ou tard – si ce n’est pas le 21 octobre prochain –, ils réussiront à faire élire au fédéral le principal parti qui soutient leur cause, le Parti conservateur. Et alors, les Québécois, majoritairement verts dans l’âme, devront non seulement composer avec une politique favorisant le développement pétrolier, mais également avec la fin de la taxe carbone visant à contraindre les GES et avec, en plus, un assèchement de la péréquation. Bref, on aura tout perdu.

Les Québécois auraient donc intérêt à se montrer magnanimes face au drame économique albertain. 

Ils devraient le faire même si, clairement, les Albertains sont les principaux responsables de leurs déboires, ayant omis de mettre le gros des redevances pétrolières des dernières années dans un fonds, comme en Norvège, préférant se payer un gros de train de vie quand le pétrole se vendait cher.

Le problème, c’est comment les aider ? Comment contribuer à résorber la crise albertaine sans, pour ce faire, leur donner carte blanche pour l’exploitation effrénée de leurs hydrocarbures ? Comment les aider sachant, en plus, que les Albertains ne veulent pas imposer une taxe de vente provinciale et hausser leurs impôts pour endiguer leurs problèmes financiers, à l’exemple des autres provinces ?

Les solutions sont loin d’être faciles. J’avance une idée : ne serait-il pas souhaitable de rediriger une partie des fonds de la péréquation vers un fonds d’aide aux provinces frappées par la crise pétrolière, comme l’Alberta et Terre-Neuve-et-Labrador ? La condition : que ce fonds serve à aider les Albertains dans leur transition vers une économie plus sobre en carbone.

Ottawa ne devrait-il pas, par exemple, compenser en partie les coûts albertains de la fermeture de leurs centrales au charbon, centrales qui servent notamment à l’extraction du pétrole bitumineux ?

Je sais, une taxe ou un droit sur les émissions de carbone est le moyen économique le plus efficace pour réduire les GES, mais bon, les Albertains sont férocement contre, alors…

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