De vraies institutions

Transformation réussie pour Addison Électronique

Il y a de ces entreprises qui sont des institutions dans leur secteur d'activité. La Presse vous propose une petite tournée estivale pour aller à leur rencontre.

Dans un contexte où à peu près plus personne ne fait encore réparer ses appareils électroniques, on aurait compris qu’Addison Électronique, fournisseur de pièces électroniques incontournable depuis des décennies, s’enfonce. C’est pourtant tout le contraire qui se produit.

Changement de carrière tardif

L’histoire de la fondation d’Addison Électronique relève du scénario de film. En 1951, à l’âge de 47 ans, Léo Labrèche quitte le domaine des fruits et légumes parce que son dos ne le lui permet plus. Il retourne à l’école pour devenir réparateur d’appareils électroniques et, deux ans plus tard, trouve un emploi chez Addison, un fabricant de radios et de téléviseurs établi à Toronto.

M. Labrèche est un employé modèle qui se fait rapidement remarquer, raconte son petit-fils Christian, aujourd’hui président d’Addison Électronique. Comme les enfants de Jack Addison, le fondateur, ne sont pas intéressés à reprendre l’entreprise familiale, M. Addison inclut Léo Labrèche dans son testament. S’il accepte d’assurer la garantie des produits Addison pendant encore cinq ans, il pourra mettre la main sur le stock de pièces de l’entreprise au prix qui lui conviendra.

Descendu à Toronto avec une somme de 10 000 $ empruntée à tout son entourage, avant même de connaître l’existence de cette clause, M. Labrèche en revient avec 100 000 $ de pièces, qu’il entrepose un peu partout chez la famille et les amis.

Il continue d’agir comme réparateur, mais finit par ouvrir en 1972 un magasin pour vendre des pièces directement au public. Il produit aussi – à la main, une tâche colossale – un catalogue qu’il achemine d’un bout à l’autre du Canada, à même les envois postaux par lesquels il renvoie des produits d’Addison réparés sous garantie.

Léo Labrèche meurt en 1985. Il a 10 enfants. Certains s’impliquent dans la gestion d’Addison, d’autres ouvrent une constellation de petits magasins électroniques, au nom parfois dérivé d’Addison. En 2002, c’est finalement un groupe mené par un de ses fils, Yves, et l’un des petits-fils, Christian, qui achète l’entreprise familiale. Le fils de Christian, Maxime, y représente la quatrième génération et y est très actif.

Transformation

Rapidement après cette acquisition, Christian Labrèche constate qu’il faut opérer une transformation. La vente de pièces électroniques, qui a déjà représenté jusqu’à 80 % des revenus, n’est pas promise à un brillant avenir.

« On s’en est rendu compte au début des années 2000. Maintenant, une télé, plus personne ne fait réparer ça. Elles sont même conçues pour ne pas être réparables. Il a fallu se dire : “On ne peut pas ne plus tenir de pièces, mais il faut se revirer de bord.” »

Depuis, la gamme de produits vendus par Addison s’est considérablement élargie. On peut y trouver des produits électroniques en tous genres et dans toutes les gammes, mais aussi des outils, de l’équipement électrique, des produits d’éclairage, des ordinateurs et même des produits hétéroclites comme des roulettes, des couvertures de déménagement ou de la peinture.

« J’ai même déjà vendu des louches à soupe ! », s’exclame Christian Labrèche.

Qu’ont en commun tous ces produits ? Addison parvient à se les procurer à très faible prix, en quantités astronomiques. Ils proviennent soit de surplus, soit de cargaisons commandées expressément d’Asie en énormes quantités.

« On fait affaire avec plus de 500 fournisseurs différents en Asie », affirme M. Labrèche, qui y passe d’ailleurs plusieurs semaines chaque année.

Auprès du grand public, l’entreprise s’est aussi fait connaître en vendant des câbles (HDMI, composante, etc.) à des prix parfois plusieurs dizaines de fois moins chers que des produits comparables vendus avec des marges de profit exorbitantes chez des grands détaillants.

Addison vend en gros à des organisations comme des centres de formation professionnelle ou même des manufacturiers, mais l’essentiel de sa clientèle est constitué de gens qui franchissent ses portes.

Stratégie d’achats

Pourquoi des liquidateurs de surplus de partout en Amérique du Nord font-ils d’abord appel à Addison ? Parce que l’entreprise n’hésite pas à acheter en très larges quantités et à tout entreposer dans ses gigantesques entrepôts. Mais il y a un autre truc.

« On a une politique, je paie tout avant que le stock n’entre dans notre entrepôt, explique M. Labrèche. Personne ne fonctionne comme ça. La majorité va demander 30 jours, essayer de l’étirer à 60 jours… Quand quelqu’un a un deal à proposer, qui pensez-vous qu’il appelle en premier ? »

Les situations qui créent ces surplus sont variées : production mal alignée sur la demande, faillites, fermetures de magasins, etc.

« Supposons que RCA s’entend avec un grand détaillant pour entrer sur ses tablettes à la place de Philips. Ça se peut qu’elle achète tout l’inventaire Philips du détaillant. Après, il faut qu’il s’en débarrasse. »

D’un seul coup, Addison s’est ainsi déjà retrouvée à mettre la main sur des produits provenant des tablettes de dizaines, voire de centaines de succursales de grands détaillants américains. Et elle les a tous écoulés, à très faible prix.

Aujourd’hui, Christian Labrèche dit recevoir des dizaines d’offres d’achat chaque jour dans sa boîte de courriels pour des produits aussi variés que des boîtes électriques, des roues de tondeuse ou des balais de garage.

« Supposons que je reçois une offre pour des balais de garage, raconte M. Labrèche. La première chose que je fais, c’est d’aller voir sur internet combien ça se vend. Mettons 4 $, 6 $ ou 8 $ et que moi, je calcule que je serais capable de les vendre à 2 $. Après ça, je me demande : “Est-ce que je vais être capable de les vendre ?” Tout le monde a besoin de ça, un balai de garage, alors j’y vais. »

Cette technique fait aussi en sorte d’attirer de nombreux clients qui reviennent fréquemment, par curiosité, pour voir sur quelle aubaine ils pourraient tomber.

« Le seul marketing que nous avons fait, c’est le vieux catalogue que mon grand-père dessinait à la main. Le reste, c’est du bouche-à-oreille. »

Plus de 1000 clients par jour passent à la caisse d’Addison en moyenne, sans compter ceux qui ressortent les mains vides.

« C’est plus de 1000 personnes par jour qui voient les nouveaux produits qu’on offre », constate Maxime.

Produits testés

Acheter à très faible prix en Asie n’est évidemment pas toujours synonyme de qualité. Addison le sait très bien, puisqu’elle le fait depuis très longtemps.

« Mes oncles ont été parmi les premiers, dans les années 80, à se rendre à Taïwan – parce que la Chine n’était pas encore ouverte – pour s’approvisionner. »

L’entreprise affirme aujourd’hui tester tous les produits qu’elle y acquiert avant de les mettre sur ses tablettes.

« Même les fils d’iPhone, on vérifie l’ampérage qu’ils peuvent supporter, la solidité, etc. », indique Maxime Labrèche.

Une partie de la vaste arrière-boutique d’Addison est réservée à ces tests. Une autre partie abrite des ébénistes, employés à temps plein, qui ont la mission de bâtir les présentoirs de l’entreprise pour ses très nombreux et très diversifiés produits.

Franchises et marque maison

Grâce à son expertise dans les relations avec les fournisseurs asiatiques, Addison détient même des marques maison comme Ason, Purevolt, Redtools ou Redlink, conçus selon ses spécifications et importés uniquement par elle, mais également vendus chez quelques grands détaillants, parfois par le biais d’intermédiaires.

« L’autre fois, j’ai vu un produit Ason dans la circulaire de Jean Coutu, se réjouit Christian Labrèche. Je suis certain qu’ils ne savent pas que c’est une marque d’Addison. »

Addison a aussi commencé à s’étendre. En plus de son magasin historique sur la 20e Avenue, près de l’intersection du boulevard Pie-IX et de l’autoroute Métropolitaine, on compte maintenant six autres établissements, situés à Laval, Drummondville, Repentigny, Saint-Jérôme, Saint-Eustache et Sherbrooke.

Ceux-ci sont exploités par des propriétaires indépendants. Leurs achats doivent être effectués en grande majorité auprès du siège social, qui doit aussi donner son approbation aux achats « autonomes ». Leur stock sur place est évidemment plus limité.

D’ici cinq ans, Addison souhaiterait voir son réseau atteindre environ 15 magasins. L’entreprise a notamment un projet de centre de distribution dans ses plans.

Comment devient-on une institution ?

« À mon avis, la seule façon, c’est d’être loyal à ta clientèle, estime Christian Labrèche. On n’a jamais arrêté de vouloir s’améliorer, de suivre les tendances. Avec notre site web, par exemple. »

Addison vend en ligne, mais s’apprête à effectuer une importante mise à jour de son site web.

« Il va être plus rapide, les inventaires seront en temps réel, et on va pouvoir offrir la livraison gratuite à partir d’un certain montant », complète son fils Maxime.

L’évolution d’Addison l’a aussi menée récemment à explorer de nouveaux créneaux, comme l’équipement réservé au jeu vidéo compétitif ou l’éclairage DEL, un bon vecteur de revenus pour elle.

Appel à tous

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