Opinion

Penser les quartiers de l’avenir

Lorsqu’on aborde l’avenir des villes et l’amélioration des quartiers, on entend souvent les termes « mégadonnées » et « intelligent », ces expressions à la mode censées évoquer l’avenir. Or, le récent retrait de Sidewalk Labs, filiale de Google, des efforts de développement du secteur riverain de Toronto devrait nous faire réfléchir à deux fois quant à la viabilité de telles tentatives technologiques d’établir une ville intelligente.

Vantée depuis des années par les entreprises de pointe, la ville intelligente ne signifie souvent qu’un ensemble de technologies plus efficaces. Par exemple, des lampadaires qui s’allument seulement lorsqu’on s’en approche ou encore des applications qui indiquent l’itinéraire le moins achalandé ou le meilleur endroit où stationner. La croissance de ce secteur est le fait de multinationales telles que Siemens, Cisco, IBM et Microsoft, qui ont créé un marché mondial de 1,4 billion de dollars américains en 2020.

Mais si nous ne comptons que sur ces innovations pour assurer notre avenir, nous serons toujours aux prises avec la congestion et la pollution, la hausse des coûts énergétiques et des émissions, l’aseptisation des espaces publics et l’inabordabilité des nouveaux bâtiments certifiés LEED. Par contre, nous savons déjà que seules des politiques municipales robustes peuvent prévenir la spéculation et freiner l’embourgeoisement dans les centres-villes.

Les quartiers de demain ne doivent pas simplement être intelligents, ils doivent être le fruit d’une réflexion sur la génération à venir, au-delà de nous-mêmes et de notre fascination pour ce qui semble intelligent aujourd’hui.

Que devons-nous faire pour créer une ville réellement intelligente – une ville nouvelle génération ?

Tout d’abord, nous devons penser aux énergies renouvelables : la carboneutralité est en effet le changement qui rendra les villes et les quartiers plus agréables à long terme. À défaut d’agir maintenant, nous verrons survenir un nombre croissant de phénomènes météorologiques extrêmes qui inonderont régulièrement nos villes. Aujourd’hui, 146 millions de personnes vivent un mètre tout au plus au-dessus du niveau de la mer, qui augmente rapidement. Quelque 4 milliards n’auront qu’un accès limité à l’eau dans 20 ans et 1,5 milliard subiront une température moyenne dépassant 35 °C durant trois mois consécutifs d’ici la fin du siècle.

Pour prévenir les changements climatiques, nous devons effectuer une transition complète vers les énergies renouvelables, et ce, le plus rapidement possible. Nous profiterons alors d’un approvisionnement énergétique propre, d’un air plus pur et de villes moins bruyantes. Cela nécessite d’énormes investissements dans les énergies renouvelables ainsi que des mesures d’efficacité énergétique dignes de ce nom (efficience maximale des bâtiments, élimination des plastiques, recyclage complet de tous les biens dans toutes les industries). Or, qui doit payer pour cela et accepter que les retombées ne viennent qu’à long terme ? En effet, s’il ne fait aucun doute que ces mesures seront profitables, elles ne le seront toutefois pas dans les deux ou trois ans – soit l’horizon à l’intérieur duquel l’industrie s’attend en général à rentabiliser son capital investi.

Repenser la mobilité

Nous devons ensuite repenser la mobilité, par exemple en abandonnant la propriété de véhicules personnels. La congestion ne cessera effectivement pas si nous ne faisons que passer aux voitures électriques – seule une réduction massive de la circulation automobile peut rendre les villes plus animées et agréables. Des voitures autonomes pourraient bien sûr nous transporter en ligne à la manière d’un train avant de se diriger chacune vers sa destination, mais si l’on ne veut pas conduire, pourquoi ne pas simplement prendre l’autobus ?

Sommes-nous prêts à marcher de nouveau ? Ou à marcher encore plus ? Nous l’avons déjà fait et nous pouvons le faire encore. Imaginez la mobilité urbaine limitée aux transports en commun et à l’autopartage, ce qui libérerait plus de place pour les piétons, les cyclistes, les terrasses publiques et les espaces verts. La création de super-îlots dans nos villes, comme le district Eixample de Barcelone, constitue la bonne façon d’établir des zones permettant de marcher, de faire du vélo et de jouer en pleine ville. Barcelone a par ailleurs montré que le secteur commercial n’avait pas souffert et que les craintes d’un achalandage moindre en raison du manque d’espaces de stationnement n’étaient pas justifiées.

En toute justice, le plan directeur de Sidewalk Labs à Toronto était très ambitieux non seulement au regard des mégadonnées, mais aussi de la mobilité, des matériaux et des renouvelables. Construction en bois massif, maisons passives, gestion intelligente des déchets, services de mobilité, infrastructure cyclable et piétonne privilégiée, système de chauffage et de refroidissement propre au district… le plan comportait nombre d’éléments novateurs et progressistes.

Mais le fait qu’une entreprise privée soit propriétaire des données a suscité un important mouvement de protestation des citoyens dès le départ et leurs préoccupations n’ont pu être éliminées par la création de comités sur l’utilisation des données.

Le recours aux mégadonnées a de fait souvent servi à accroître la surveillance dans divers pays, ce qui a détruit le lien de confiance qui doit nécessairement exister pour que les gens acceptent de partager leurs données en échange de meilleurs services. Les données doivent donc être détenues par les citoyens et employées de manière transparente et démocratique.

Pour créer un quartier ou une ville nouvelle génération, il faut voir plus loin que les solutions faussement intelligentes. Il faut un vrai changement à notre façon de penser, de consommer les ressources, de nous déplacer, de communiquer, de travailler et de nous divertir.

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