Décryptage

Une fine ligne entre impuissance et escalade

Le président Donald Trump a beau bomber le torse et annoncer qu’il réagira incessamment aux frappes chimiques ayant pris pour cible, samedi, la ville syrienne de Douma par l’envoi imminent de missiles « tout beaux, tout nouveaux et intelligents », en réalité, son éventail de choix est extrêmement mince.

Et chacune des options qui s’offrent à lui, ainsi qu’à ses potentiels alliés, risque de faire plus de tort que de bien.

Pour comprendre la position délicate dans laquelle se trouve Washington, reportons-nous au 4 avril 2017, jour où l’armée de Bachar al-Assad a largué des bombes chimiques sur la petite ville de Khan Cheikoun, dans le nord de la Syrie.

L’attaque avait causé une centaine de morts et soulevé un tollé international. Deux jours après ce carnage, les États-Unis ont fait pleuvoir une soixantaine de missiles sur la base aérienne syrienne d’Al-Chayra, sous prétexte qu’elle était associée aux attaques chimiques.

Résultat de cette opération de représailles : une base aérienne endommagée, quelques pistes d’atterrissage détruites. Et c’est tout. Damas n’a pas été le moindrement dissuadé de continuer à recourir aux armes chimiques, qui se sont multipliées à petite échelle, jusqu’au bombardement catastrophique de samedi dernier.

Pour espérer avoir de l’impact cette fois-ci, les États-Unis devront frapper beaucoup plus fort, note le politologue français Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.

Encore faut-il savoir quel objectif on poursuit. Car selon le chercheur, il est peu probable qu’une telle action de représailles change le cours de la guerre en Syrie. 

« L’enjeu va au-delà de la Syrie. Il s’agit d’empêcher que l’emploi d’armes chimiques ne devienne un mode normal de gestion des guerres civiles. »

— Le politologue Bruno Tertrais

Bref, il s’agit d’envoyer un message symbolique fort pour ne pas donner le feu vert à l’emploi d’armes chimiques non seulement en Syrie, mais aussi ailleurs dans le monde.

L’ennui, c’est qu’une opération de représailles limitée risque d’avoir l’effet contraire, fait valoir Thomas Juneau, chercheur à l’Université d’Ottawa. Les bombardements américains d’avril 2017 ont plutôt « consolidé la perception que Bachar al-Assad jouissait d’une impunité », déplore-t-il.

Par contre, avec des frappes plus intenses, les États-Unis risquent de déclencher une escalade militaire avec la Russie et l’Iran, les deux alliés indéfectibles du régime de Bachar al-Assad.

« Quand il s’agit de frappes relativement limitées, les Russes peuvent fermer les yeux, mais en cas d’intervention à grande échelle, ils ne se laisseront pas faire », avertit Thomas Juneau.

Exacerber le chaos

L’autre danger d’une frappe puissante est qu’elle entraîne la chute du régime de Bachar al-Assad. À cette étape-ci, un tel dénouement ne suscite aucun enthousiasme dans les capitales occidentales, car en l’absence d’une relève fiable, il ne pourrait qu’exacerber le chaos syrien.

Entre une intervention timide qui risque de renforcer le message d’impunité et une action plus musclée qui risque de faire déborder le conflit au-delà des frontières de la Syrie, la ligne est mince. Et c’est sur cette ligne bordée de champs de mines que s’avance Donald Trump.

Mais ne peut-on pas au moins bombarder les stocks d’armes chimiques du régime Assad ? Ce n’est pas évident, disent les chercheurs. 

D’abord parce qu’il s’agit d’une opération périlleuse. Les substances toxiques potentiellement libérées lors d’une telle intervention risqueraient de faire des ravages.

Il faut savoir aussi qu’après la terrible attaque d’août 2013, qui avait fait 1300 morts dans la Ghouta orientale, la Syrie avait accepté de remettre ses stocks d’armes interdites à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC). Celle-ci a supervisé la destruction d’un millier de tonnes de l’arsenal chimique syrien.

Mais le gouvernement syrien n’a pas entièrement respecté son accord avec l’OIAC et ne lui a pas remis toutes ses armes chimiques.

Il suffit que Damas ait gardé une centaine de tonnes de substances chimiques, faciles à camoufler, éparpillées sur le territoire contrôlé par le régime et échappant à tout contrôle, pour pouvoir continuer à les déployer comme bon lui semble.

le Double objectif de Damas

Pourquoi les armes chimiques font-elles aussi peur ? Ce ne sont pas elles, mais les obus et les bombes traditionnelles, qui ont fait le plus de morts en Syrie.

Mais le gaz sarin, le chlore ou le gaz moutarde se disséminent dans l’air et touchent toute vie humaine qu’elles rencontrent, sans distinction. « C’est une arme qui a un aspect théâtral, qui terrorise », avance Thomas Juneau. Et qui mérite son qualificatif d’« arme de dispersion massive ».

D’où son utilité stratégique potentielle, au moment où on veut avoir recours à la terreur.

Douma est la plus grande ville de la Ghouta orientale. C’était aussi devenu le dernier repli d’un groupe de rebelles, Djaïch al-Islam, après deux mois d’une offensive gouvernementale impitoyable qui avait amené tous les autres opposants à conclure un accord d’évacuation avec Damas.

Seule la ville de Douma résistait encore, malgré les bombes. L’attaque chimique y a eu lieu samedi dernier, à 19 h 30. À peine 24 heures plus tard, Djaïch al-Islam rendait les armes. Lundi, les premiers bus évacuaient les civils et rebelles de Douma vers Idlib, dans le nord de la Syrie.

Du coup, le régime Assad accomplissait un double objectif, selon Bruno Tertrais. Il réussissait à prendre le contrôle complet d’une région qui lui avait résisté pendant cinq ans – sa plus grande victoire militaire depuis la reprise d’Alep-Est, en décembre 2016.

Et il plaçait la communauté internationale devant ses contradictions et son impuissance.

Face à cette efficacité, il y a peu de chances que le régime syrien décide de détruire volontairement ses stocks d’armes chimiques, représailles internationales ou pas.

« À court terme, aujourd’hui, en avril 2018, il n’y a pas d’options satisfaisantes, et chaque option risque d’entraîner plus de problèmes que de bénéfices », résume Thomas Juneau.

Un tweet belliqueux de Trump

« La Russie jure d’abattre tout missile tiré sur la Syrie. Que la Russie se tienne prête, car ils arrivent, beaux, nouveaux et “intelligents” ! Vous ne devriez pas vous associer à un animal qui tue avec du gaz, qui tue son peuple et aime cela ! », a tweeté le président des États-Unis au lendemain d’un veto russe à l’ONU à un projet de résolution américain. En appui au président, le Pentagone s’est dit « prêt » à présenter des options militaires pour frapper la Syrie, tandis que le régime de Bachar al-Assad a évacué des aéroports et des bases militaires, selon une ONG. Mais après les tweets présidentiels va-t-en-guerre du matin, la Maison-Blanche s’est montrée plus prudente dans l’après-midi. « Le président tient la Syrie et la Russie responsables de cette attaque aux armes chimiques », mais « toutes les options sont sur la table. La décision définitive n’a pas été prise », a déclaré sa porte-parole, Sarah Sanders.

— Agence France-Presse

Le Kremlin rejette la « twitto-diplomatie »

Le Kremlin a assuré hier « ne pas participer à la twitto-diplomatie » et être favorable à des « approches sérieuses » après une série de tweets de Donald Trump sur la Russie et la Syrie. « Nous ne participons pas à la twitto-diplomatie. Nous sommes partisans d’approches sérieuses », a déclaré le porte-parole du président Vladimir Poutine, Dmitri Peskov, cité par les agences russes lui demandant de commenter les derniers messages du président américain. « Nous sommes convaincus que l’utilisation d’armes chimiques à Douma a été inventée, et ne peut être utilisée comme prétexte pour avoir recours à la force », a-t-il prévenu. Plus tôt hier, M. Peskov avait mis en garde contre tout acte en Syrie pouvant « déstabiliser la situation déjà fragile dans la région ». — Agence France-Presse

Un appel au calme de Guterres

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a exhorté hier les cinq membres permanents du Conseil de sécurité « à éviter une situation hors contrôle » en Syrie, dénonçant « l’impasse actuelle » après les attaques chimiques présumées dans ce pays. « J’ai appelé les ambassadeurs des cinq membres permanents [États-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni] pour réaffirmer ma grande inquiétude face à l’impasse actuelle et souligné la nécessité d’éviter une situation devenant hors contrôle », indique dans un communiqué le patron de l’ONU. Tout en exprimant son « indignation » face aux informations relatives à la poursuite du recours aux armes chimiques en Syrie, il « regrette que le Conseil de sécurité jusqu’à présent ait été dans l’incapacité d’obtenir un accord sur ce sujet », souligne aussi António Guterres. — Agence France-Presse

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