chronique

Trois mille femmes

Toronto — « J’aimerais vous dire que ce sont des cas extrêmes et que le reste de la société évolue », écrivait la journaliste et réalisatrice française Anastasia Mikova, au lendemain de l’attaque au camion-bélier de Toronto qui semble avoir été motivée par la haine des femmes. « J’aimerais vous le dire, mais je ne peux pas*. »

Si elle ne le peut pas, c’est que, depuis deux ans, Anastasia Mikova a reçu des confidences de centaines de femmes d’un peu partout dans le monde, dans le cadre d’un ambitieux projet de documentaire, Woman, qu’elle coréalise avec Yann Arthus-Bertrand. Trois mille femmes qui se racontent, six mille heures d’entrevues, cinquante pays. Des larmes, des rires et de la résilience à revendre… Et, ici comme ailleurs, le même constat : la violence subie par les femmes reste malheureusement l’un des sujets qui reviennent le plus souvent.

« C’est assez terrible », me disait la réalisatrice, rencontrée au Women’s Forum de Toronto, où elle a présenté pour la première fois, jeudi dernier, des extraits de témoignages du film dont la sortie est prévue en mai 2019. Au même moment, l’auteur présumé de l’attaque au camion-bélier, déjà accusé de 10 meurtres prémédités et de 13 tentatives de meurtre, était accusé de trois autres tentatives de meurtre.

Au fil des entrevues du projet Woman, devant la multiplication des témoignages qui se suivent et se ressemblent, Anastasia Mikova a senti l’indignation monter. « Si on devait, dans le film, rendre compte de toutes les histoires sur les violences qu’on entend, je pense que 80 % du film parlerait des discriminations et des violences que les femmes subissent dans le monde. Vous vous rendez compte ? C’est hallucinant ! C’est hallucinant, vraiment ! »

Pourtant, bien des femmes qui se prêtent au jeu de Woman ne veulent pas, d’emblée, parler de la violence qu’elles ont subie. « Mais comme c’est un entretien qui est très intimiste, qui dure en moyenne deux heures, petit à petit, on rentre au plus profond dans l’âme de chaque personne. Et donc, à un moment donné, dans cet entretien, il y a toutes les plaies qui s’ouvrent. Il y a des femmes, qui ne pensaient pas du tout nous parler de ça, qui finissent par nous raconter des choses terribles qu’elles ont vécues. »

De la générale de l’armée américaine qui raconte la violence conjugale qu’elle a subie à la jeune fille du Viêtnam vendue à un mari chinois, les histoires, aussi différentes soient-elles, témoignent d’injustices qui se ressemblent.

Woman, qui abordera une foule de thèmes, ne sera pas misérabiliste pour autant. Au fil des tournages, la réalisatrice, éblouie par la résilience de nombreuses femmes, a été rassurée par les parcours inspirants qui donnent de l’espoir. 

« Je vois que les femmes qui sont éduquées et à qui on donne les clés nécessaires pour lutter contre la violence trouvent souvent le moyen de s’en sortir. Et c’est aussi ça qu’on veut montrer. »

— Anastasia Mikova, coréalisatrice du documentaire Woman

Le film, réalisé avec la collaboration d’ONU Femmes, donnera d’abord et avant tout la parole à des femmes sans voix – la majorité des femmes interviewées sont des inconnues. « C’est un film humaniste avant tout, portant plus sur le vivre-ensemble que sur “la” femme en soi, même s’il s’appelle Woman. Pour moi, ce n’est pas un film où l’idée, c’est d’accuser les hommes de tous les torts. Ce n’est surtout pas ça. C’est d’essayer d’aller en profondeur, au fond de nous-mêmes, d’aller creuser, d’ouvrir un petit peu notre âme et d’essayer de comprendre qui nous sommes. »

Le projet Woman est né au détour de Human, un autre film coréalisé avec Yann Arthus-Bertrand, qui donnait la parole à des hommes et à des femmes du monde entier. Bien avant #metoo, Anastasia Mikova a eu l’impression d’assister à un mouvement invisible de libération de la parole des femmes. Alors que les hommes étaient heureux de se raconter à la caméra, pour les femmes, l’exercice avait souvent une résonance plus forte encore. Comme si ces femmes avaient attendu ce moment toute leur vie.

« Bien avant les tournages de Human qui avaient duré un peu plus de deux ans, ça nous a frappés, ce besoin de parler chez les femmes qui était de plus en plus visible. Ce besoin de s’exprimer. Ce besoin de dire : “J’existe ! J’existe et voilà ce que j’ai vécu. Et voilà ce que je suis en train de traverser.” Et surtout : “Voilà ce que je ne veux pas que ma fille traverse.” »

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