Opinion : Droit à l’avortement

Les Argentines perdent leur combat

Selon l’institut Guttmacher, 97 % des femmes en Amérique latine vivent dans un pays ayant des lois restreignant l’accès à l’avortement. Mercredi dernier, le monde regardait l’Argentine alors qu’elle avait l'occasion de devenir l’un des premiers pays de l’Amérique latine à légaliser l’avortement, sans restriction majeure, derrière Cuba, l’Uruguay et la ville de Mexico.

En juin dernier, la Chambre des députés avait voté en faveur du projet de loi de décriminalisation et de légalisation de l’avortement. Le processus avait été anxiogène, alors que plusieurs députés avaient omis de se prononcer à l’avance et qu’ils avaient multiplié les discours, reportant le vote à plus de 24 heures après le début des débats. Malgré tout, les pañuelos verts de la campagne nationale pour l’avortement légal, sécuritaire et gratuit avaient triomphé, arrachant une majorité grâce au vote en faveur de 129 députés (contre 125).

Les éléments clés du projet de loi comportent le libre choix pour toutes les femmes d’interrompre leur grossesse dans les 14 premières semaines et l’accès à ce service via le système de santé public dans les cinq jours de leur demande. Par ailleurs, les adolescentes âgées de 13 à 16 ans obtiennent le droit de prendre une telle décision sans le consentement de leurs parents. Enfin, les médecins qui choisissent de refuser de pratiquer des avortements doivent signer un registre national afin que les femmes sachent vers quels professionnels se diriger. Les médecins n’ayant pas signé le registre sont obligés d’accepter de pratiquer des avortements, sous peine de sanctions pénales et criminelles.

Malgré la victoire de juin devant la Chambre des députés, les Argentines savaient qu’elles devaient maintenant s’attaquer à la prochaine étape : celle d’obtenir l’approbation du projet de loi devant le Sénat, réputé plus conservateur.

Malheureusement, hier, la campagne nationale et ses pañuelos verts ont perdu leur pari. À 2 h 45 du matin, les sénateurs ont finalement pu passer au vote, après plus de 16 heures de débats. Chaque élocution était rapportée par les médias nationaux et même internationaux, où un décompte était tenu à jour. Depuis le début de la semaine déjà, plusieurs partisanes de la légalisation de l’avortement avaient la mine basse : on annonçait une défaite en raison de 38 votes contre, 31 votes en faveur, une abstention, une indécision et une absence, pour un total de 72 votes. Si jamais il y avait eu égalité, le vote prépondérant serait revenu à la vice-présidente de l’Argentine, Gabriela Michetti, qui avait réaffirmé à plusieurs reprises être contre la légalisation de l’avortement, et ce, même si la grossesse était le résultat d’un viol.

Les prédictions se sont avérées exactes : le vote s’est soldé par un résultat de 38 à 31, rejetant le projet de loi. Si la défaite est amère, il faut dire qu’elle ne constitue pas une surprise pour les Argentines.

Depuis juin, la campagne à l’encontre du projet de loi, menée de tête par les représentants de l’Église catholique, a multiplié les efforts afin d’influencer l’opinion publique.

Utilisant le pañuelo bleu comme symbole, créé par l’organisation anti-avortement Más vida, la campagne utilisait le slogan Salvemos las dos vidas (Nous sauvons les deux vies).

Le rôle du pape François

Cette campagne a évidemment pu compter sur l'appui du pape François, qui même s’il ne s’est pas spécifiquement prononcé sur le projet de loi argentin, a fait une déclaration incendiaire à propos de l’avortement tout de suite après le vote de la Chambre des députés en juin. En effet, le pape a comparé l’avortement aux pratiques nazies de purification de la race, et a affirmé que l’avortement servait à tuer les enfants malades. Les évêques de la région de Cordoba lui ont également emboîté le pas, comparant l’avortement aux actes commis pendant la dictature argentine de 1976-1983.

Par ailleurs, lors des célébrations de la San Cayetano le 7 août, l’archevêque de Buenos Aires Mario Poli a profité de l’occasion pour demander aux sénateurs de voter contre le projet de loi de légalisation. Habituellement une fête religieuse à l’honneur des travailleurs du pays, la fête est devenue cette année une fête du travail et de la santé, avec une focalisation évidente sur l’avortement. L’archevêque a aussi prié San Cayetano d’aider les jeunes femmes à trouver la joie dans la maternité plutôt que de choisir l’avortement.

Finalement, le jour même du vote au Sénat, l’Église a organisé une « messe sainte pour la vie » à la cathédrale de Buenos Aires afin de rassembler les fidèles qui s’opposent à la légalisation de l’avortement.

Du côté de la campagne nationale pour l’avortement légal, les partisanes ont fait preuve d’originalité en organisant, dimanche le 5 août, une marche inspirée du livre et de la série télévisée The Handmaid’s Tale (La servante écarlate). L’œuvre de la Canadienne Margaret Atwood raconte un monde futuriste où certaines femmes sont obligées d’être des servantes et sont affectées à la reproduction, telles des mères porteuses non consentantes. Parallèle évident avec la lutte pour obtenir la liberté de choisir quand – et si – elles deviendront mères, des centaines de jeunes femmes ont défilé devant le Congrès national de Buenos Aires, vêtues de capes rouges et bonnets blancs comme les héroïnes inventées par Atwood.

Malgré leur originalité, ces jeunes femmes n’auront pas réussi à influencer le vote en leur faveur et aucun autre vote ne pourra avoir lieu, tant devant la Chambre des députés que devant le Sénat, avant la nouvelle session parlementaire qui débutera en mars 2019. La question de la légalisation de l’avortement pourrait aussi se trouver au centre de tous les débats lors des futures élections fédérales qui auront lieu à l’automne 2019.

D’ici là, toutes celles qui rêvaient depuis le mois de juin à la légalisation de l’avortement pourront reprendre des forces afin de continuer la lutte lorsqu’un nouveau moment favorable se présentera.

En fait, il ne s’agit pas d’une défaite entière. Elles ont réussi à mettre en lumière les enjeux liés à la criminalisation de l’avortement et les impacts que ces mesures ont sur les femmes argentines.

Elles ont débuté un dialogue national sur la santé et l’autodétermination des femmes. Elles ont permis de dénoncer l’hypocrisie entourant ce même débat, dans un pays où il estimé que plus de 500 000 avortements sont pratiqués chaque année, légalement et clandestinement. Enfin, elles ont pu dénoncer les ravages de la pratique de l’avortement clandestin qui tue des dizaines de femmes chaque année et entraîne des complications graves pour des centaines d’autres. Bref, elles ont mis la table afin que lors du prochain vote, la victoire leur appartienne.

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