Chronique

Les rabais ont un prix

L’affaire du poulet thaïlandais, utilisé sans tambour ni trompette pour la fabrication des pâtés St-Hubert vendus en épicerie, me fait penser aux projets intégrés des élèves du secondaire.

On peut en tirer des questions et des leçons sur une foule de sujets différents. On peut, par exemple, faire un petit cours de géographie et se pencher sur le problème de l’étiquetage et de la traçabilité que met en lumière cette situation.

Si on mange du poulet venu de Thaïlande ou des framboises de Chine, on veut le savoir. La plupart des lecteurs qui m’ont écrit hier pour exprimer leur surprise et leur mécontentement ont souligné cette aberration, soit l’absence d’obligation, pour les transformateurs, de dévoiler l’origine, sur la mappemonde, de leurs ingrédients.

Selon les règles actuelles, le simple fait de cuisiner des produits les rend canadiens. Ça n’a aucun sens, en 2019, de ne pas savoir d’où vient quoi.

Lu sur le site de Plaisirs Gastronomiques, un transformateur bien présent en épicerie avec ses charcuteries, ses plats surgelés et compagnie : « Dû à l’important volume requis pour répondre à la demande, nos viandes proviennent de multiples fournisseurs principalement situés au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe. »

Désolée, cher législateur, ça me prend plus d’information que ça pour prendre mes décisions de consommation. Et je ne suis pas la seule à penser ainsi.

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Maintenant, passons au côté « maths » du problème et parlons du prix, le fameux prix… Sachant que les ingrédients, les « intrants », représentent, de façon générale, environ 20 % du prix des produits transformés – donnée fournie par Sylvain Charlebois, doyen de la faculté de gestion de l’Université Dalhousie –, on devrait demander aux consommateurs : seriez-vous prêts à payer plus pour avoir des pâtés au poulet faits avec du poulet d’ici ?

En France, une entreprise appelée C’est qui le patron ?! a réussi à mettre sur le marché une foule de produits légèrement plus chers que la moyenne en promettant certaines caractéristiques, comme l’origine locale, la « propreté » des moyens de production, la rémunération juste des producteurs, etc.

J’ai donc fait quelques calculs.

Un pâté au poulet St-Hubert de format traditionnel – 800 g – m’a coûté 11,49 $ l’autre jour chez Metro dans Griffintown, mais tout le monde à La Presse a ri de moi quand je suis arrivée avec ma facture parce que c’est vraiment moins cher chez Maxi : 4,88 $ en spécial cette semaine !

Rendu à ce prix-là, je ne pense pas que l’épicier fasse un grand profit par rapport au prix de gros. Donc, arrondissons et stipulons, pour les fins de l’exercice, et en se disant qu’il y a aussi la marge du distributeur, que le prix coûtant du pâté traditionnel est de 4 $. Selon cette hypothèse, les ingrédients coûteraient 80 cents, ce qui comprend les légumes, la sauce et la pâte. Disons que le poulet représente 70 cents par pâté… Sachant que le poulet québécois est environ 50 % plus cher que le poulet thaïlandais, il faudrait payer 35 cents de plus par pâté pour avoir du poulet d’ici. Qu’en pensez-vous ?

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Maintenant, passons au volet « cours d’éthique » du problème et posons la question : doit-on manger local à tout prix et boycotter tout ce qui vient de loin ? Beaucoup de lecteurs ont réagi à la nouvelle concernant le poulet thaïlandais de St-Hubert en déclarant qu’ils boycotteraient désormais les produits de cette marque. Le boycottage est une façon claire d’exprimer son mécontentement et son désaccord envers les décisions d’affaires d’une entreprise.

Mais que faire pour aider les travailleurs des entreprises de l’autre bout du monde dont l’emploi et les salaires, aussi maigres soient-ils, dépendent de nos achats ?

Comme le soulignait mercredi, lors de son passage à Montréal, le chercheur Brent Lockwood d’EAT, l’organisme de réforme des systèmes de production alimentaire, qui s’est associé à la revue The Lancet pour mener une vaste étude sur l’avenir de notre santé nutritionnelle et de celle de la planète, les défis alimentaires que nous devons relever ne sont pas isolés. Nous sommes dans des systèmes qui nous lient à des acteurs partout dans le monde depuis que le transport et le commerce existent. Devons-nous nous déresponsabiliser du sort souvent pénible des travailleurs d’Asie et d’ailleurs, grâce à qui nous mangeons à bas prix depuis des années ?

Je ne dis pas qu’il faut continuer de manger du tilapia africain ou des framboises asiatiques par grandeur d’âme. Mais nous sommes au cœur de systèmes remplis d’interdépendances auxquelles nous avons contribué en cherchant les aliments à bas prix. La facture sociale et environnementale, il faut nous aussi maintenant l’assumer.

Cela dit, « l’achat local » doit être encouragé et compris pour toute son importance sociale, économique et environnementale. Il permet de faire vivre les sols, d’occuper le territoire, de nous définir comme société, il permet aisément une consommation engagée, notamment responsable et écologique.

Mais l’idée du « local » ne peut pas devenir une religion qui nous fasse oublier l’importance de poser des questions.

Si les bas prix de nos pâtés au poulet s’expliquent par les sacrifices de travailleurs du bout du monde sous-payés, entre autres choses, est-ce une bonne idée de les laisser tomber pour transférer nos achats ici, sans pour autant demander des comptes à nos producteurs d’un point de vue éthique et environnemental ? Veut-on qu’ils se lancent dans le poulet absolument au rabais ?

En 2016, une entreprise de volailles de Granby a fait les manchettes quand ses travailleurs, pour la plupart d’origine étrangère, ont demandé et obtenu la permission de se syndiquer. Ils avaient alors parlé d’abus psychologiques, physiques, de salaires inférieurs au salaire minimum et d’autres difficultés. C’est peut-être un cas isolé, mais cela nous rappelle qu’il faut définir nos objectifs. Le local, je le répète, n’est pas une garantie de « bon, juste et propre ». Or c’est ça, pour reprendre le fameux slogan de l’organisme Slow Food, champion de la lutte contre l’industrialisation et la dénaturation de notre alimentation, que nous devons viser.

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