Ça sent la coupe

Toucher du bois

Pour le début de la Coupe du monde, La Presse rencontre des gens d'affaires originaires de pays qui participent à la grand-messe du soccer. Surtout pour discuter d'affaires et (un peu) de ballon rond.

Boško Ilić est sorti de chez lui un matin de 1991 en se disant que l’avenir était sombre.

Il avait 22 ans, une bonne santé et un diplôme d’ingénieur électrique en route à l’Université de Tuzla, une division de l’Université de Sarajevo. Mais quand même le sentiment de ne pas être au bon endroit.

« J’écoutais ce qui se passait autour de moi et je suivais ça et je n’aimais pas ça. Je voyais bien que la paix, ça allait péter », explique l’homme d’affaires, dans un français assuré, aux accents de Saint-Rémi, en Montérégie, où il a installé son entreprise.

« Mon père pensait la même chose. Il m’a dit : “Écoute-moi, j’ai vécu la Seconde Guerre mondiale, tu veux pas voir ça, va te cacher, ça va être laitte icitte." » (Je vous l’ai dit, il maîtrise vraiment bien le français de la Montérégie.)

C’est ainsi que Boško Ilić, un Serbe bosniaque, né en Bosnie-Herzégovine, mais surtout dans ce qui était alors la Yougoslavie, s’est trouvé une envie soudaine et très forte d’aller rendre visite à sa tante au Canada, à Montréal.

Organiser ce voyage n’a pas été simple. D’abord obtenir le visa. Puis fuir une zone qui se préparait à la guerre pour aller à Belgrade, inventer une urgence médicale histoire de pouvoir rouler jusqu’à l’aéroport pour acheter un billet pour le premier avion pour Mirabel.

« Je ne voulais pas participer à la guerre civile. Et ça se dégradait sous nos yeux. »

Une fois rendu ici, le conflit fait suffisamment rage pour qu’une demande de statut de réfugié soit rapidement entendue.

Il habite donc d’abord chez sa tante à Notre-Dame-de-Grâce, s’inscrit à Dawson puis Concordia pour poursuivre ses études en informatique puis en génie électrique et trouve un emploi dans une entreprise de bois à Saint-Jean-sur-Richelieu, Rimprex Lumber, pour payer ses études et ensuite un loyer. Il étudie de soir et travaille de jour de 7 h à 16 h 30. Il rentre à la maison à 23 h 30.

Ce manège épuisant a duré de 1992 à 1997. Sauf que le jeune homme franchit les échelons. Arrivé comme main-d’œuvre, il finit par devenir directeur général de l’usine. Le propriétaire de l’entreprise, né en Slovénie, qui a passé une partie de sa vie en Croatie – tous d’anciens morceaux de la Yougoslavie – l’a pris sous son aile. Entre-temps, il s’est marié, il a acheté une maison à Notre-Dame-de-Grâce.

Les études prennent le bord. Le commerce du bois est sa nouvelle passion. Ou en tout cas, une de ses passions, parce que le foot, le soccer, prend quand même pas mal de place aussi.

En 2004, Ilić quitte Rimprex, après la mort du fondateur, et fonde Milbo, à Delson. « Peux-tu dire quelque part dans l’article qu’on fait des boiseries de qualité à bon prix ? », demande-t-il. Du plancher, des cadres de portes, des rampes, de tout. Il fabrique en gros, il fait du sur-mesure, il distribue des marques d’ici et d’ailleurs. Il propose toutes sortes de solutions bois.

Milbo est installée à Saint-Rémi, sur un terrain de 100 m sur 50 m « exactement comme un terrain de soccer ! »

Après quatre ans de location à Delson et une augmentation de loyer faramineuse, il en a marre. Décide d’être propriétaire, ce qui l’amène à Saint-Rémi.

Comment a-t-il financé tout ça ?

« J’ai commencé avec rien du tout », explique-t-il, assis devant une salade d’aux 3 Chocolats, dans la rue principale du village.

Mais quand il laisse Rimprex, il a du savoir-faire acquis après les années à Saint-Jean et déjà une liste de clients prêts à le suivre. Des designers, des installateurs, des architectes, des entrepreneurs généraux en construction… Il présente son plan d’affaires à plusieurs institutions financières qui lui disent non, jusqu’à ce qu’il tombe sur Marlène Côté, chez Desjardins à Bedford. « C’est vraiment elle, la première qui a cru en moi », dit-il. Encore à ce jour, il fait encore affaire avec cette caisse populaire, à 90 km de Saint-Rémi…

Depuis, les affaires roulent et au moment de notre rencontre, il n’avait toujours pas peur des frasques commerciales du président Trump, qui menace constamment les acquis de l’ALENA. « Ça ne me fait pas peur. » Ilić a aussi une entreprise qui rénove des immeubles et il met en place une troisième entreprise qui distribuera ici de la plomberie serbe.

Est-il content d’être ici ?

À l’entendre, tout se passe bien. Ses fils réussissent à l’école et au soccer. Le bois se vend. Seul bémol : le niveau du soccer. « Il manque des gens très bons, en haut de l’échelle, pour amener tout le monde plus loin. » Parce que des jeunes motivés, il y en a. Et des parents passionnés prêts à les amener aux entraînements aussi. Boško Ilić en sait quelque chose.

Dans le groupe D, la Serbie

Passionné de foot depuis qu’il est enfant, ensuite père très engagé, puis aide-entraîneur, puis entraîneur, Boško Ilić a tout fait pour encourager ses fils à faire du soccer, avec succès. Pendant 10 ans il a fait du bénévolat pour l’association de soccer de NDG. Il est allé chercher des formations, a fini comme directeur technique adjoint. « On a emmené deux équipes en AAA l’an dernier », lance-t-il fièrement. Il y a 2400 joueurs inscrits à NDG, de tous les niveaux.

Cette année, il a remis sa démission. Le soccer le passionne toujours autant. Et il est ravi que la Serbie – un des pays qu’il encourage parce que né yougoslave il se considère comme serbe autant que bosniaque ou canadien – soit dans la course à la Coupe du monde. Regardera-t-il tous les matchs ? La question ne se pose même pas.

Mais sur le terrain, c’est fini.

« Je veux m’occuper de mes compagnies. »

Groupe D : Serbie, Irlande, pays de Galles, Autriche, Géorgie

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