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Le film poignant de François Girard

Habitué du festival de Toronto, où ses longs métrages ont toujours été sélectionnés dans les plus prestigieuses sections, François Girard a lancé dimanche The Song of Names, son plus beau film depuis Le violon rouge.

Toronto — Les films de François Girard ont toujours été reconnus pour leurs grandes qualités esthétiques, mais l’approche du cinéaste québécois a parfois fait en sorte de maintenir l’émotion un peu à distance. Pas cette fois. Il y a, dans The Song of Names, au moins deux scènes absolument poignantes, toutes deux liées à l’épisode le plus sombre de l’histoire du XXe siècle. Elles sont livrées avec la sobriété qui s’impose quand la parole devient inutile.

Adapté du roman de Norman Lebrecht et scénarisé par Jeffrey Caine (The Constant Gardener), le récit évoque l’histoire d’amitié entre un jeune Britannique et un jeune violoniste prodige polonais, dont la famille a été déportée au camp de Treblinka pendant la guerre. Il appert que le jeune musicien a disparu le soir même où il devait offrir un concert qui l’aurait révélé au monde. Trente-cinq ans plus tard, Martin (Tim Roth) part sur la trace de son ami Dovidl (Clive Owen) après avoir vu en audition un jeune musicien qui, avant de jouer sa pièce, a refait exactement le même rituel que son ami à l’époque.

Porté vers les autres

Quand le producteur Robert Lantos lui a proposé la réalisation de ce long métrage, François Girard n’a pas hésité, même s’il n’est pas du tout issu de la culture juive.

« J’ai lu le scénario, ensuite le roman, a-t-il expliqué hier en entrevue. J’ai accepté parce que, comme je suis naturellement curieux, je vois le cinéma comme une opportunité de découvrir et de parler des autres. Dans cette histoire, je me place un peu dans la même situation que Martin, qui essaie de comprendre comment ça se passe dans la culture de son ami juif et qui en fait l’apprentissage. Comme ça, ma position est quand même confortable. »

Entremêlant trois époques, avec trois tandems d’acteurs différents (enfants, adolescents et adultes), The Song of Names, comme son titre l’indique, fait écho à un chant qu’on entonne comme une incantation, au cours de laquelle les noms des victimes de l’Holocauste sont évoqués, histoire d’honorer leur mémoire et de les immortaliser.

« Très tôt dans le processus, avec Howard Shore, qui a signé la trame musicale, on s’est dit qu’il était hors de question d’utiliser le moindre artifice pour tourner cette scène. Howard a fait beaucoup de recherches et il a écrit une variation du chant. Nous avons ensuite trouvé pour l’interpréter un cantor de New York, Daniel Mutlu, qui fait ça dans la vie. Le jour du tournage, nous avons isolé Daniel pendant que nous préparions le plateau, afin qu’au moment où il arrive, sans répétition, nous soyons prêts à tourner. Nous avons fait neuf prises, mais chaque fois, nous étions dans la vérité, sans aucune tricherie. »

Un grand souci d’authenticité

Tournée principalement à Budapest, avec une partie tournée à Londres et une autre à Montréal, cette coproduction canado-hongroise est marquée par ce même souci d’authenticité, tant sur le plan musical qu’historique.

« Au départ, il n’était pas question de faire venir les acteurs à Treblinka pour tourner une scène, mais plutôt de faire un bricolage avec la deuxième équipe, rappelle François Girard. Tout cela a changé le jour où je suis allé là-bas moi-même pour m’imprégner de cette mémoire. Deux heures à marcher dans ce mémorial en silence. J’ai ensuite modifié le scénario parce que les personnages avaient d’abord des dialogues pendant cette séquence. Je les ai enlevés. Dans un endroit comme celui-là, tu ne peux pas faire autre chose que de rester silencieux. »

Avec une histoire aussi chargée émotionnellement, le cinéaste avait presque la hantise du mélodrame, d’autant qu’il aurait été facile d’y sombrer avec, comme personnage principal, un violoniste et sa musique.

« Tim Roth a été mon antidote, dit-il. Grâce à sa nature d’acteur, ce qu’il dégage, on ne pouvait pas aller là. Et Clive a un charisme incroyable. Il peut tout faire passer d’un simple regard. »

Retour sur Hochelaga

François Girard a eu l’occasion de présenter dimanche un film au prestigieux Roy Thomson Hall – une enceinte de plus de 2500 sièges – pour la cinquième fois en 20 ans. Il estime n’avoir jamais ressenti un accueil comme celui qui a suivi la projection de The Song of Names. Deux ans après Hochelaga, terre des âmes, qui n’a pas obtenu l’écho souhaité, le cinéaste vit une autre expérience.

« J’avais quelque chose à dire sur l’identité “unilatérale” québécoise à travers Hochelaga, mais je savais que c’était un pavé dans la mare. Et je l’assume. La notion que la ville de Montréal est issue du régime français, puis du régime anglais, et que les deux sont séparés par le boulevard Saint-Laurent ne correspond pas à la réalité. C’est beaucoup plus complexe que ça et il faut aussi tenir compte de l’arrivée des immigrants au fil des époques. C’est ce que racontait le film, mais cela va à l’encontre du discours politique dominant. C’est d’ailleurs pour ça que je l’ai fait ! »

En principe, The Song of Names devrait connaître un meilleur sort, dans la mesure où Sony Pictures Classics en a déjà acquis les droits de distribution pour le territoire américain. Le film sortira aux alentours de Noël, histoire d’être admissible pour la course aux Oscars. Il sera distribué par Entract Films au Québec.

TIFF

Percutante Antigone

Les longs métrages québécois francophones sont peu nombreux cette année au TIFF, mais chacun d’entre eux fait sa marque d’une façon ou d’une autre. Après Il pleuvait des oiseaux, qui a suscité un bel engouement, c’était au tour d’Antigone, de Sophie Deraspe, et de Kuessipan, de Myriam Verreault, de se faire valoir.

Toronto — Choisir une tragédie grecque de Sophocle, Antigone, la transposer librement dans un environnement contemporain en utilisant les mêmes prénoms pour les personnages, aborder au passage des thèmes sensibles qui abordent frontalement des enjeux de société très actuels, voilà qui relève d’un pari un peu fou.

Ce nouveau long métrage de Sophie Deraspe (Les signes vitaux, Les loups), inspiré par un texte vieux d’environ 2500 ans, est d’une pertinence indéniable et évoque de façon percutante la réalité de l’immigration dans le Montréal d’aujourd’hui.

La vie d’Antigone, une étudiante talentueuse qui a émigré au Québec avec les siens après avoir vécu une tragédie dans son pays d’origine, bascule le jour où l’un de ses frères est victime d’une bavure policière. Cette onde de choc entraînera une profonde remise en question au sein de la famille, et une volonté de sacrifice de la part de la jeune femme, alors qu’un autre frère est arrêté pour trafic de drogue.

Nahéma Ricci, étoile montante

Antigone, c’est Nahéma Ricci. Sa performance, puissante, lui vaut d’avoir été choisie par les organisateurs du festival pour être l’une des quatre « étoiles montantes » du TIFF. Rencontrée plus tôt cette semaine, l’actrice était ravie, d’autant que cette nomination lui permet d’avoir accès à des ateliers avec des professionnels.

« Je crois que les organisateurs ont une véritable volonté de promouvoir le cinéma canadien et de créer une espèce de star système à travers ce genre de programme, indique-t-elle. Nous sommes invités à des ateliers, très intéressants pour moi parce que je ne suis pas passée par une école professionnelle. C’est comme si, à travers ces notions théoriques, on mettait des mots sur des choses que j’avais découvertes par moi-même, instinctivement. »

Son personnage d’Antigone, sur lequel repose pratiquement tout le film, Nahéma Ricci l’a obtenu à la suite d’un casting « sauvage », lancé pour combler tous les rôles du film. Une longue série d’auditions a suivi.

« J’ai tellement vécu ce rôle de l’intérieur que je n’avais pas vraiment conscience de ce qu’on était en train de faire. Quand j’ai vu le film, j’ai été complètement bouleversée. C’était la première fois que je vivais l’histoire d’un même souffle. Je suis vraiment fière de ce film parce que l’histoire qu’on y raconte est vraiment importante. »

Antigone prendra l’affiche en salle le 8 novembre.

Kuessipan, ou raconter à son tour

Après la première projection de Kuessipan, entourée de l’équipe du film, l’autrice Naomi Fontaine, visiblement émue, a expliqué au public torontois qu’on pourrait traduire Kuessipan par « à toi, et à moi », comme s’il s’agissait d’un échange entre deux personnes. « C’est comme si on disait : à mon tour de raconter mon histoire », a-t-elle précisé.

Là réside la plus belle qualité de ce nouveau film de Myriam Verreault qui, 11 ans après avoir coréalisé À l’ouest de Pluton, revient au cinéma en évoquant, sans tomber dans les clichés, l’histoire de deux amies inséparables, Mikuan (Sharon Fontaine-Ishpatao) et Shaniss (Yamie Grégoire), qui ont grandi dans une communauté innue. Leur amitié est cependant mise à l’épreuve quand leurs parcours respectifs semblent vouloir emprunter des directions différentes. D’autant que l’une est tombée amoureuse d’un Blanc et compte aller vivre dans la grande ville.

Ce film, tourné dans la communauté d’Uashat Mak Mani-Utenam ainsi qu’à Sept-Îles (les images de Nicolas Canniccioni rendent bellement justice à la région), donne ainsi à voir une réalité qu’on ne voit pratiquement jamais. « Tout ce que je voulais, c’était de montrer qui on est », a déclaré Naomi Fontaine.

Kuessipan sortira en salle au Québec le 4 octobre.

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