La mère en moi

Être ou ne pas être mère

C’est la grande et éternelle (sempiternelle ?) question que pose Sheila Heti dans La mère en moi, un roman qu’on devine autobiographique, tout récemment traduit de l’anglais. Chaudement salué par la critique, le livre jongle, rêve et cauchemarde sur le sujet sur plus de 300 pages. Par moments, c’en est exaspérant. Mais parce que la plume est intelligente, impertinente, et bien sûr provocante, ça n’en est pas moins interpellant. Oui, même si vous avez des enfants. Résumé, en cinq questions, d’un livre inclassable, portant à la fois sur la maternité et sur l’art et la liberté.

Roman, essai littéraire, fiction, autobiographie ? Comment classer ce livre, où les confidences se mêlent aux questions absurdes, les dessins à la prose ?

De plus en plus de gens me disent que c’est de la philosophie, même si en l’écrivant, j’avais plutôt l’impression de faire de la fiction, répond l’autrice torontoise. Peut-être qu’on peut dire que c’est un roman philosophique. Un de mes auteurs et penseurs préférés est Kierkegaard, et il a toujours interposé ses réflexions philosophiques à travers l’esprit de personnages-pseudonymes. Je réalise que c’est un peu ce que j’ai fait. Je pense que la question d’avoir ou non un enfant doit être incarnée, parce que c’est une question que tout le monde se pose, et elle doit être adressée par chacun ; il n’y a rien de général à dire sur le sujet. […] C’est un peu compliqué à expliquer, mais je voulais mettre en scène un esprit aux prises avec ce problème, parce que ça n’a pas été fait en littérature jusqu’ici. Et on dirait que tant qu’on n’a pas de représentations d’un sujet dans les arts, que ce soit à la télévision, en littérature ou au cinéma, on ne le prend pas au sérieux.

De toute évidence, vu l’accueil, le sujet a touché une corde sensible. Un critique du New York Times a même choisi Motherhood (la version originale), à titre de meilleur livre de l’année (2018). Comment expliquer que cette question, pourtant vieille comme le monde, résonne encore si fort ?

On a acheté les droits pour en faire une émission de télévision, et le livre va aussi inspirer un spectacle de danse [off-Broadway]. Je pense que j’ai touché une corde sensible parce que c’est une vraie question, même si on ne nous a jamais dit qu’on pouvait la prendre au sérieux. […] Tout le monde se demande à quoi pourrait ressembler sa vie sans enfant [quand on en a], ou avec [quand on n’en a pas]. Tous se questionnent quant au sens de la vie avec des enfants, ou sans. C’est une question qui nous touche tous profondément : une question qui a aussi un lien avec nos relations avec nos mères ; nos grands-mères ; nos partenaires ; nos jobs, et tout ce qu’on veut faire dans le monde à part élever des enfants ; une question qui a à voir avec la valeur même d’une femme, si elle a un destin biologique à accomplir, ou pas ; et si elle en a un, et qu’elle choisit de ne pas l’accomplir, même si on ne sait plus trop si ce sont vraiment nos désirs, dans ce monde qui veut finalement qu’on ait tous des enfants. […] C’est une question à mi-chemin entre soi et la société, soi et la famille, soi et toutes les attentes qui viennent de l’extérieur, finalement.

Pour faire avancer cette réflexion existentielle, l’héroïne se prête à un jeu de monnaie, une sorte de pile ou face divin chinois. Des questions les plus légères (ce livre est-il une bonne idée ?), aux plus sérieuses (mes insécurités vont-elles détruire mon couple ?), absurdes ou ésotériques (l’Univers peut-il pardonner à une femme qui produit des livres de ne pas faire de créatures vivantes appelées bébés), sont ainsi laissées au hasard. Pourquoi donc ?

Ce sont les parties les plus drôles du livre à mon sens, mais non, bien sûr qu’on ne devrait pas laisser le hasard décider de quoi que ce soit. Cela dit, il faut accepter de ne pas non plus toujours être en contrôle. Ce que j’aime avec les pièces de monnaie, c’est qu’elles sont comme la vie : on a un certain contrôle, et une certaine impuissance. La narratrice a le contrôle des questions qu’elle choisit de poser, là repose sa liberté, mais elle n’a pas le pouvoir de déterminer les réponses, là repose sa destinée, ou le hasard, ou la société, dans la vraie vie.

L’héroïne propose finalement quelque chose d’assez radical et provocant, soit de considérer le non-désir d’enfant comme une orientation sexuelle. Pouvez-vous développer cette idée ?

C’est le fruit de mes observations : on dirait qu’il y a des gens qui sont naturellement portés à être père ou mère, d’autres naturellement pas. Un peu comme l’orientation sexuelle, cette orientation – vers la procréation ou non – semble nous suivre toute notre vie. Je me souviens, petite fille, avoir su clairement que je ne voulais pas d’enfant, et j’ai entendu plein d’histoires semblables d’autres personnes. […] J’ai réalisé que pareillement, dès le plus jeune âge, plusieurs parmi nous savons déjà si nous sommes attirés vers les hommes ou les femmes, comme si c’était ancré en nous, comme si ça venait de quelque part bien au-delà de la notion de choix. Alors tout comme le désir d’avoir des enfants ou non, et le désir envers les hommes ou les femmes, sont des questions de sexes, je me suis demandé si le désir d’avoir des enfants pourrait faire partie de l’orientation sexuelle. On n’en parle pas de cette façon, mais pourquoi pas ?

Ultimement, l’héroïne finit par s’accepter, et le roman se termine presque sur une note à la « vivre et laisser vivre ». Est-ce la morale de l’histoire ?

Je ne crois pas qu’il y ait de morale, mais oui, elle est en paix à la fin. Elle a décortiqué la question jusqu’au bout, et ça la laisse avec un sentiment de paix. […] Elle se sent finalement connectée, à sa mère, sa vie, ses choix, son partenaire, la société. Et c’est ce qu’on se souhaite tous à la fin : cette connexion à la vie […] et non un chaos de confusion. Pour moi, en tout cas, c’est vraiment ça la paix.

La mère en moi

Sheila Heti

quai no 5

éditions XYZ

340 pages

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